La raison en est la suivante: bien que les hommes aient su depuis très longtemps qu’il y avait de grandes mines de fer près de Gellivare, l’exploitation n’a commencé sérieusement qu’il y a peu d’années, lorsque le chemin de fer eut été achevé. Alors plusieurs milliers de gens y affluèrent. Le travail suffisait pour tous, mais les habitations manquaient. Il avait fallu que chacun se tirât d’affaire comme il pouvait. Quelques-uns avaient élevé des cabanes de troncs non écorcés, d’autres avaient tout simplement bâti des espèces de huttes, se servant de vieilles caisses à dynamite vides, empilées comme des briques. Maintenant il y avait certes des groupes de jolies maisonnettes, mais partout on retrouvait le sol inculte avec ses souches et ses pierres. Les belles villas du directeur et des ingénieurs voisinaient avec les huttes des premiers temps. Il y avait un chemin de fer, de la lumière électrique partout, et de grandes usines, et l’on pouvait pénétrer en tramways très loin dans la montagne par un tunnel éclairé d’ampoules électriques. Partout une animation extraordinaire. Et tout autour s’étendait le grand désert sauvage sans champs labourés ni maisons, où vivent seuls les Lapons avec leurs rennes.
Lorsque les enfants étaient arrivés au Malmberg, ils avaient demandé un peu partout si l’on connaissait un ouvrier nommé Jon Assarsson; il avait des sourcils qui se rejoignaient sur le nez. Ces sourcils étaient une chose qui sautait aux yeux; les enfants apprirent bientôt que leur père avait travaillé au Malmberg pendant plusieurs années, mais il était parti. On avait l’habitude de le voir disparaître ainsi parfois pour quelque temps lorsque l’inquiétude le reprenait. Personne ne savait où il se trouvait, mais on était persuadé qu’on le verrait revenir un jour. Puisqu’ils étaient les enfants de Jon Assarsson, ils pouvaient bien, en l’attendant, habiter la masure où il logeait. Une femme avait retiré la clef de la porte de dessous le seuil et fait entrer les enfants. Personne ne semblait s’étonner ni de les voir arriver ni des absences fréquentes du père. Tout le monde ici semblait faire à sa tête.
Asa savait parfaitement comment elle désirait les funérailles de son frère. Un contremaître avait été enterré le dimanche précédent. Le corbillard avait été tiré à l’église par les chevaux du directeur lui-même, et un long cortège d’ouvriers avait suivi. Autour du tombeau une société avait joué et un orphéon avait chanté. Enfin, après l’inhumation, tous ceux qui avaient assisté au service funèbre, avaient été invités à prendre une tasse de café dans la salle d’école. C’était quelque chose comme cela qu’Asa aurait voulu pour son frère, le petit Mats.
Mais comment y arriver? Ce n’était pas la dépense qui l’effrayait. Elle et son frère avaient assez économisé pour qu’elle pût lui faire un enterrement superbe. La difficulté était ailleurs. Comment faire prévaloir sa volonté quand on n’est qu’un enfant? Elle n’avait qu’un an de plus que le petit Mats qui était couché devant elle, si petit et si fluet. Peut-être les grandes personnes s’opposeraient-elles à son désir.
La première personne à qui elle le confia fut l’infirmière. Sœur Hilma arriva à la cabane un moment après la mort du petit Mats. Elle pensait bien, en venant, ne plus le trouver en vie, car elle savait que la veille le petit Mats, s’étant approché d’un puits de mine au moment où partaient des coups de dynamite, avait été atteint par quelques pierres. Seul, il était resté longtemps évanoui par terre; on l’avait enfin trouvé, pansé et porté chez lui; mais il avait perdu trop de sang pour pouvoir vivre.
En venant l’infirmière pensait plus à la sœur qu’au petit Mats. En voyant que la petite Asa ne pleurait ni ne gémissait, mais tranquillement l’aidait à tout ce qu’il y avait à faire, elle fut très surprise. Elle comprit, lorsqu’Asa se mit à parler de l’enterrement.
—Quand on a eu affaire à quelqu’un comme le petit Mats, commença-t-elle solennellement, car elle avait l’habitude de parler en choisissant les mots comme une vieille personne, il faut d’abord songer à l’honorer pendant qu’il est temps encore. Plus tard on a le temps de pleurer.
Puis elle demanda à la sœur de l’aider à procurer un enterrement honnête au petit Mats.
Aux yeux de l’infirmière c’était un bonheur que la pauvre enfant pût trouver une consolation à penser à l’enterrement. Aussi promit-elle de l’aider à réaliser ses projets. Asa se dit que, du moment que sœur Hilma l’appuierait, le but était presque atteint, car sœur Hilma était très puissante. Dans ce pays minier où les coups de dynamite tonnent tous les jours, les ouvriers ne sont jamais sûrs de ne pas être frappés à un moment donné par une pierre perdue ou écrasés par un glissement de la montagne; aussi tiennent-ils à être bien avec l’infirmière.
Voilà pourquoi le lendemain, quand sœur Hilma accompagna Asa pour prier les ouvriers d’assister le dimanche suivant à l’enterrement du petit Mats, il n’y en eut pas beaucoup qui refusèrent. La sœur réussit également à obtenir que la musique jouât et que le petit orphéon chantât devant la tombe. Comme le beau temps semblait encore devoir durer, il fut décidé qu’après le service, les invités prendraient le café dehors. On emprunterait des bancs et des tables à la salle de réunion de la Société de Tempérance; les magasins promettaient de prêter des tasses. Plusieurs femmes de mineurs ouvraient même leurs armoires pour en sortir des nappes blanches.