Tous ces préparatifs eurent un énorme retentissement. Dans tout le Malmberg on ne parla que de l’enterrement du petit Mats. A la fin la nouvelle arriva jusqu’aux oreilles du directeur de la mine.

En apprenant que plus de cinquante ouvriers allaient suivre le convoi d’un gamin de douze ans qui, par-dessus le marché, n’était après tout qu’un petit vagabond, le directeur trouva l’idée folle. Et du chant et de la musique, et du café après l’enterrement, et des bonbons fondants commandés à Luleâ! Il envoya chercher l’infirmière pour qu’elle déconseillât cette folie.

—On aurait tort de laisser la pauvre fille gaspiller son argent de la sorte, disait-il. Il ne faut pas se plier aux caprices d’une enfant.

Le directeur parlait très posément, et la garde-malade ne trouva rien à répliquer, tant par respect que parce qu’elle ne pouvait que reconnaître que le directeur avait raison. En l’entendant parler elle dut s’avouer qu’elle avait laissé sa pitié pour la pauvre fillette l’emporter sur la raison.

De chez le directeur, l’infirmière se rendit chez Asa pour lui annoncer qu’il fallait renoncer à des projets de funérailles grandioses. Ce n’était pas le cœur léger qu’elle faisait cette démarche, car elle savait mieux que personne ce que cet enterrement représentait pour la pauvre enfant. En route elle croisa quelques femmes d’ouvriers et leur confia son ennui. Les femmes répondirent immédiatement qu’elles trouvaient que le directeur avait raison. Ces obsèques solennelles d’un gamin de douze ans étaient une folie.

Les femmes portèrent la nouvelle à d’autres, et bientôt il fut connu depuis «la ville des bicoques» jusqu’aux mines qu’il n’y aurait pas de grand enterrement pour le petit Mats. Et tout le monde, d’un commun accord, approuvait le directeur.

Il n’y eut probablement dans tout le Malmberg qu’une seule personne qui fût d’un autre avis; c’était Asa, la gardeuse d’oies.

—Alors il faut que j’aille parler au directeur, dit-elle. On voit qu’il ne sait rien du petit Mats.

Sans hésiter, elle se disposa à aller voir le directeur, l’homme le plus puissant du Malmberg. L’infirmière et plusieurs autres femmes la suivirent à quelque distance, curieuses de voir si elle aurait le courage d’aller jusqu’au bout de son audacieuse entreprise.

Elle marchait au milieu de la route, grave et recueillie comme une jeune fille qui s’achemine à l’église pour sa première communion. Sur sa tête elle avait mis un fichu noir, hérité de sa mère; d’une main elle tenait un mouchoir bien plié, de l’autre un panier de petits objets de bois fabriqués par le petit Mats.