Le directeur leva alors les yeux et regarda Asa, la petite gardeuse d’oies, jusqu’au fond des yeux. Il la mesura et la pesa pour ainsi dire avec le regard presque professionnel d’un homme qui a beaucoup de monde sous ses ordres. Il se dit qu’elle avait perdu foyer, parents, frères et sœurs, et n’était pas encore brisée. Quelle brave femme elle serait un jour! Mais oserait-il ajouter encore au fardeau qui pesait sur ses frêles épaules? Ne serait-ce pas le brin de paille qui la ferait tomber sous une charge trop lourde? Il comprenait ce qu’il avait dû en coûter à Asa de venir chez lui pour parler de son petit frère. Elle l’avait sans doute aimé plus que tout au monde, ce frère. Comment oserait-on opposer un refus à cet amour?
—Fais comme tu voudras, ma petite fille, prononça enfin le directeur.
XXXI
CHEZ LES LAPONS
Sur la rive occidentale du Luossajaure, petit lac situé à plusieurs milles au nord du Malmberg, il y avait un camp lapon. A la pointe sud du lac s’élève une montagne isolée toute ronde, appelée en lapon Kirunavara et qui, paraît-il, se compose presque exclusivement de minerai de fer. Au nord-est se trouve une autre montagne, appelée Luossavara, riche aussi en fer. On était en train de construire un chemin de fer entre Gellivare et ces montagnes, et au pied de Kirunavara s’élevaient une gare, un hôtel de voyageurs et des habitations pour les ouvriers et les ingénieurs. Toute une petite ville avec des maisons coquettes et gaies surgissait dans cette contrée si septentrionale que les petits bouleaux rabougris dont le sol est couvert ne déploient leurs bourgeons qu’après la Saint-Jean.
A l’ouest du lac le terrain était découvert; quelques familles de la peuplade des Lapons s’y étaient installées. Les Lapons étaient là depuis seulement un ou deux mois, mais il ne leur avait pas fallu beaucoup de temps pour arranger leur installation. Ils n’avaient point creusé la terre, ni fait sauter des rochers, ni établi sur une solide maçonnerie les fondations de leur demeure: après avoir choisi un emplacement sec et agréable à proximité du lac, ils s’étaient contentés de couper quelques buissons d’osier et d’égaliser quelques tertres. Ils n’avaient point charpenté ni cloué des journées durant pour élever des murs de bois solides, ils ne s’étaient soucié ni de faîtage, ni de toitures, ni de revêtement de planches, ni de fenêtres, ni de portes et de serrures. Ils avaient solidement enfoncé en terre les pieux de leurs tentes, y avaient accroché la toile, et voilà leur demeure construite. Point de frais d’installation ni d’ameublement: une couche de branches de sapin et de peaux de rennes par terre, une crémaillère retenue par des chaînes au faîte de la tente pour suspendre la grande marmite où ils font cuire leur viande de renne.
Les colons de la rive orientale du lac, qui besognaient pour achever leurs maisons avant l’arrivée du rude hiver, s’étonnaient des mœurs des Lapons qui habitent depuis des siècles le haut nord, et n’ont pas eu l’idée d’élever contre le froid et les tempêtes un abri plus solide que la toile des tentes. Et les Lapons ne comprenaient pas les colons qui se donnaient tant de mal, lorsque pour vivre il suffit de quelques rennes et d’une tente.
Un après-midi de juillet il pleuvait à verse, et les Lapons, qui d’ordinaire en cette saison ne restent guère sous les tentes, s’étaient réunis presque tous autour du feu dans une des tentes et prenaient du café.
Pendant qu’ils dégustaient leurs tasses en causant, un bateau approcha, venant du côté de Kiruna, et accosta près du campement. Du bateau descendirent un ouvrier et une fillette de treize ou quatorze ans. Les chiens s’élancèrent en aboyant avec rage, et un des Lapons sortit la tête de l’ouverture de la tente pour voir ce qui se passait. En reconnaissant l’ouvrier il fut très content. C’était un ami des Lapons, un homme affable et gai, et qui parlait leur langue.
—Tu viens à point, Söderberg, cria le Lapon. La cafetière est sur le feu. On ne peut rien faire par cette pluie. Viens nous donner des nouvelles.