L’été fini, ils redescendirent avec les rennes jusqu’à la limite entre les sapins et les bouleaux pour y camper quelque temps. Le moment était venu d’abattre une partie des rennes. Lorsque la neige tomba et que les lacs gelèrent, ils descendirent encore davantage vers l’est dans l’épaisse forêt de sapins. Le garçon enseigna à la jeune fille les travaux d’hiver: il lui apprit à tordre du fil avec des tendons de rennes, à préparer les peaux, à en faire des vêtements et des chaussures, à fabriquer des peignes et des outils avec les cornes, à courir en skis et à voyager dans un traîneau lapon attelé de rennes. Quand le noir hiver se fut écoulé et que le soleil revint, le garçon annonça à la jeune fille qu’il pouvait enfin l’accompagner vers le sud pour trouver des gens de sa race. La jeune fille le regarda avec de grands yeux:
—Pourquoi me renvoies-tu? dit-elle. Tu as donc hâte d’être seul avec tes bêtes?
—J’ai cru que c’était toi qui avais hâte de retrouver ton peuple.
—J’ai vécu près d’un an de la vie du peuple same, dit-elle. Comment pourrais-je retourner parmi mon peuple pour vivre dans des maisons étroites et fermées après avoir si longtemps cheminé libre dans les fjells et la forêt? Ne me chasse pas, laisse-moi ici! Votre manière de vivre vaut mieux que la nôtre!
La jeune fille resta toute sa vie auprès du Lapon sans jamais avoir la nostalgie des vallées. Tu vois donc, Asa, conclut Aslak, que si tu restais seulement un mois ici, tu ne pourrais plus repartir.
Aslak se tut. Son père, Ola Serka, retira sa pipe de sa bouche et se leva. Le vieil Ola entendait mieux le suédois qu’il ne jugeait bon de l’avouer, et il avait compris ce que disait son fils. Il savait maintenant comment il s’y prendrait pour dire à Jon Assarsson que sa fille était venue le rejoindre.
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Ola Serka descendit jusqu’au lac et suivit les rives jusqu’à ce qu’il rencontrât un homme, assis sur une pierre, une ligne à la main. Le pêcheur avait les cheveux gris et la taille voûtée. Ses yeux avaient un regard las, et toute sa personne donnait l’impression d’un être désemparé et inerte. Il avait l’air d’une personne qui a fait un trop grand effort pour soulever une charge trop lourde ou trouver l’explication d’un problème trop difficile, et qui a été brisée et a perdu tout courage.
—La pêche est bonne aujourd’hui, Jon, puisque tu n’as pas voulu lâcher ta ligne de toute la nuit? dit le Lapon en le saluant.
Jon Assarsson tressaillit et leva la tête. Pas un seul poisson ne gisait dans l’herbe, et sa ligne n’était pas amorcée. Il se hâta de la retirer de l’eau et de garnir son hameçon. Le Lapon s’assit sur l’herbe à côté de lui.