—Ne dis pas ça, répondit Aslak. Tu ne sais rien de nous. Je vais te raconter une histoire; tu verras que plus on reste parmi nous, plus on s’y plaît.
Et Aslak raconta:
—C’était à l’époque où une maladie appelée la mort noire dévastait la Suède. Je ne sais si elle s’était étendue jusqu’au pays de Same proprement dit où nous nous trouvons maintenant, mais en Jemtland elle fit des ravages si terribles que de tout le peuple de Same qui y vivait dans les fjells et les forêts, il ne resta qu’un garçon de quinze ans; et des Suédois qui habitaient les vallées des rivières, seule demeura une fillette, âgée elle aussi de quinze ans.
Presque tout un hiver le garçon et la fillette, chacun de son côté, avaient parcouru le pays désert pour chercher du monde, lorsque, vers le printemps, ils se rencontrèrent; la jeune fille suédoise pria le Lapon de l’accompagner vers le sud où elle espérait trouver des gens de sa race.
—Je te conduirai où tu voudras, répondit le garçon, mais pas avant l’hiver. C’est maintenant le printemps, et mes rennes montent vers les fjells de l’ouest et tu sais que nous autres, gens du peuple same, nous sommes forcés de suivre nos rennes.
La fillette suédoise était l’enfant de gens riches. Elle avait l’habitude de demeurer dans une maison, de dormir dans un lit, de manger à une table. Elle avait toujours méprisé le pauvre peuple des fjells, mais elle avait peur de retourner chez elle, dans la ferme où ne l’attendaient que des morts.
—Laisse-moi alors aller avec toi vers les fjells, dit-elle.
Le garçon accepta volontiers, et c’est ainsi que la fillette suivit les rennes dans leurs pérégrinations. Le troupeau avait hâte de retrouver le bon pâturage des hautes montagnes, et faisait tous les jours de longues marches. On n’avait même pas le temps d’élever une tente, il fallait se jeter sur la neige et dormir pendant les moments où les rennes s’arrêtaient pour paître. Les bêtes sentaient le vent du sud qui hérissait leurs poils et savaient qu’avant peu il balayerait la neige des pentes. La jeune fille et le garçon durent courir après eux à travers la neige fondante et parmi les glaces qui se crevassaient. Arrivés à la hauteur où la forêt de pins cesse et où commence le règne des bouleaux rabougris, ils purent camper et s’arrêter pendant quelques semaines en attendant que la neige fondît sur les sommets. Puis ils y montèrent. La jeune fille se plaignait souvent, mais ne pouvant rester seule sans un être vivant, elle suivit pourtant les rennes et le Lapon.
Sur les hauts plateaux, le garçon dressa une tente pour la jeune fille au flanc d’une petite pente verte qui dévalait doucement vers un ruisseau. Le soir venu, il attrapait les rennes femelles avec un lasso, les trayait et lui donnait le lait à boire. Il chercha de la viande séchée et du fromage de rennes que son peuple avait cachés l’été précédent. La jeune fille se plaignait toujours, mais le fils du peuple des fjells riait seulement et continuait à la traiter avec bonté.
Peu à peu elle se mit à l’aider à traire les rennes et à faire du feu sous la marmite, à porter de l’eau et à faire du fromage. Ils eurent un temps très heureux. Il faisait chaud et la nourriture ne manquait pas. Ils dressaient ensemble des pièges aux oiseaux, péchaient des truites dans le torrent et cueillaient des mûres jaunes dans les marais.