—Nous avons si faim que nous ne pouvons voler plus loin. Nous avons si faim!
—Une oie sauvage doit savoir se nourrir d’air et boire le vent, répondait impitoyablement Akka, en continuant toujours son vol.
Il semblait presque que les oisons apprissent à se nourrir d’air et de vent, car bientôt ils ne se plaignirent plus. La bande des oies était encore dans les fjells et les vieilles oies criaient le nom de tous les sommets qu’on dépassait pour les apprendre aux jeunes. Mais comme elles ne cessaient d’annoncer: «Celui-là c’est le Porsotjokko, et voici le Sarjektjokko, et voilà le Sulitelma», les jeunes recommencèrent à s’impatienter.
—Akka, Akka, Akka! criaient-ils d’une voix déchirante.
—Qu’est-ce qu’il y a de nouveau?
—Il n’y a pas de place pour tant de noms dans nos têtes, criaient les oisons. Il n’y a pas de place pour tant de noms.
—Plus il entre de choses dans une tête, plus il y a de la place, répondit Akka sans s’émouvoir.
Nils pensait en lui-même qu’il était vraiment grand temps de se mettre en route pour le sud, car il était tombé beaucoup de neige, et le sol à perte de vue était blanc. Et il n’y avait pas à dire: on était bien mal à l’aise, les derniers temps, là-haut dans la vallée des fjells. La pluie, la tempête, les brouillards s’étaient succédé sans répit, et si une seule fois le temps s’était éclairci, on avait immédiatement eu de la gelée. Les baies et les champignons dont Nils s’était nourri en été, avaient gelé ou s’étaient gâtés; à la fin il avait fallu manger du poisson cru, qu’il n’aimait guère. Les jours étaient devenus très courts, les soirées longues, et les matins étaient terriblement lents à venir pour quiconque ne pouvait dormir aussi longtemps que le soleil restait absent.
Mais enfin, les ailes des oisons s’étaient fortifiées, et le voyage vers le sud avait pu commencer. Nils était si ravi qu’il chantait et riait alternativement. Ce n’était d’ailleurs pas seulement parce qu’il faisait sombre et froid et que la nourriture devenait rare qu’il souhaitait quitter la Laponie; il y avait autre chose aussi qui l’attirait vers la Scanie.
Les premières semaines il n’avait pas du tout eu le mal du pays. Il avait tant de plaisir à voir la Laponie. Son seul souci avait été d’empêcher tous ces essaims de moustiques qui y pullulent de le dévorer. Avec Akka ou Gorgo il avait fait de longs tours. Du haut du Kebnekaïse neigeux il avait regardé les glaciers qui entourent le pied du cône blanc et escarpé. Akka lui avait fait visiter des vallées bien cachées et plonger les yeux dans des cavernes où les louves allaitent leurs petits. Il avait fait connaissance avec les rennes qui paissaient en grands troupeaux aux bords du beau lac de Torne, et il avait poussé une pointe jusqu’aux grandes cascades de Sjöfallet pour saluer les ours qui y demeuraient. Partout il avait trouvé un pays superbe. Il était bien content de l’avoir vu, mais il n’aurait point voulu l’habiter. Akka avait bien raison de dire que les colons feraient mieux de le laisser aux ours, aux loups, aux rennes, aux oies sauvages, aux chouettes blanches, aux lemmings, et aux Lapons qui semblaient créés pour y vivre.