Ce fut plus long qu’il n’aurait cru. Mais enfin la forêt s’éclaircit, et il arriva sur une route. Un peu plus loin une belle allée de bouleaux montait de cette route vers une ferme, et Nils s’y engagea résolument.
Il entra d’abord dans une arrière-cour, grande comme le marché d’une petite ville et entourée de longues maisons rouges et basses. Après l’avoir traversée, il vit devant lui une seconde cour; là, s’élevait le corps de logis, précédé d’une grande pelouse, flanqué d’une aile, avec un jardin touffu derrière. Le corps de logis lui-même était petit et modeste, mais la cour était bordée d’un cercle de sorbiers géants, si serrés qu’ils formaient comme des murs. Le ciel semblait un plafond bleu pâle, les sorbiers étaient jaunes, avec de belles grappes rouges. La pelouse devait être verte encore, mais comme il faisait ce soir-là un magnifique clair de lune, elle paraissait blanche et argentée.
Pas un être humain ne se montrait, et Nils put à son aise parcourir le domaine. Entré dans le jardin, il vit quelque chose qui le mit presque de bonne humeur. Il était monté dans un sorbier pour manger des baies, lorsqu’il aperçut les grappes rouges d’un groseillier. Il se laissa glisser le long du tronc. En regardant autour de lui, il remarqua que le jardin était rempli de groseilliers rouges et noirs, de groseilliers à maquereau, et de framboisiers. Il y avait des navets et des raves dans le potager, des graines aux plantes, des épis à tous les brins d’herbe. Et là, au milieu de l’allée—il ne se trompait pas—une belle grosse pomme brillait sous les rayons de la lune.
Nils s’assit sur le bord d’une pelouse, la grosse pomme devant lui, et se mit à en tailler des morceaux avec son couteau.
—Ce ne serait pas si dur d’être tomte, dit-il, si l’on pouvait partout se nourrir aussi facilement!
Tout à coup il entendit un léger frémissement au-dessus de sa tête et vit presque en même temps devant lui sur l’allée quelque chose qui ressemblait à une petite souche de bouleau. La souche se tordait, et deux points lumineux brillèrent comme deux charbons ardents au sommet. Nils remarqua bientôt que la souche avait aussi un bec crochu, et deux yeux ardents entourés de cercles de plumes. Alors il se calma.
—Cela fait plaisir de rencontrer enfin un être vivant! dit-il. Peut-être, madame la chouette, voudriez-vous me dire comment s’appelle ce domaine et qui l’habite?
La chouette était demeurée perchée, ce soir-là comme tous les autres, sur un échelon de la grande échelle appuyée contre le toit de la maison; de là elle inspectait les allées et les pelouses, en quête de rats. A son grand étonnement aucune peau grise ne s’était encore montrée. Mais elle avait aperçu quelque chose qui ressemblait à un homme en miniature.
—Voilà, se dit-elle, ce qui effraie les rats. Qu’est-ce que cela peut bien être?
—Ce n’est pas un écureuil, ni un petit chat, ni une belette; un oiseau qui depuis si longtemps habite une maison de bourgeois devrait connaître tout ce qu’il y a au monde. Mais ceci passe mon entendement.