Les oies s’étaient posées pour dormir sur un petit écueil devant la ville de Fjellbacka. Comme minuit approchait et que la lune était montée très haut dans le ciel, la vieille Akka alla éveiller Yksi et Kaksi, Kolme et Neljä, Viisi et Kuusi. Elle finit par pousser du bec Poucet. «Qu’y a-t-il, mère Akka?» s’écria-t-il en sautant sur ses pieds. Nils vit tout à côté de lui quelque chose qu’il prit d’abord pour une haute pierre pointue; il comprit vite son erreur, et s’aperçut que c’était un gros oiseau de proie; il reconnut Gorgo, l’aigle.

Évidemment lui et Akka s’étaient fixé un rendez-vous, car personne ne manifesta la moindre surprise.

—Voilà ce qui s’appelle être exact, dit Akka en le saluant.

—J’arrive, répondit Gorgo, mais j’ai bien peur que seule mon exactitude ne mérite vos éloges. J’ai très mal réussi la commission que vous m’aviez confiée.

—Je suis bien sûre que tu as fait plus que tu ne dis.

—Je n’ai point eu de chance. J’ai eu vite fait certes de trouver la ferme de Holger Nilsson: après avoir plané quelques heures au-dessus de la maison, j’ai aperçu le tomte. Je fondis sur lui et l’emportai dans un champ pour mieux causer avec lui. Je dis que je venais de la part d’Akka de Kebnekaïse pour le prier de faire à Nils Holgersson des conditions moins dures.

—Je le voudrais, répondit-il, car j’ai appris qu’il s’est fort bien conduit en voyage. Mais ce n’est pas en mon pouvoir.

Je me suis fâché et je l’ai menacé de lui crever les yeux s’il ne se rendait pas.

—Fais de moi ce que tu voudras, a-t-il repris, il n’en sera pas moins pour Nils Holgersson comme je l’ai dit. Mais tu devrais l’avertir qu’il ferait bien de revenir avec son jars, car les affaires vont mal ici. Holger Nilsson s’était porté garant pour son frère et a dû payer une grosse somme. Puis il a acheté un cheval avec de l’argent emprunté, mais le cheval est tombé boiteux dès le premier jour, et depuis il n’en tire aucun profit. Dis donc à Nils Holgersson que ses parents ont déjà dû vendre leurs vaches, et qu’ils seront peut-être forcés de quitter la ferme si personne ne leur vient en aide.

En entendant ce récit, Nils fronça les sourcils, et ses poings se serrèrent si fort que les articulations des doigts en étaient blanches. «Il a agi cruellement, le tomte, dit-il, en fixant une condition telle qu’il m’est impossible de retourner aider mes parents. Mais il ne fera pas de moi un traître, qui trompe son ami. Père et mère sont des gens honnêtes, et je sais qu’ils aimeraient mieux se passer de mon secours que de me voir revenir avec une mauvaise conscience.»