—Je crois que je n’ai jamais vu la terre aussi jolie qu’aujourd’hui, reprit-il après un moment de silence. Ne penses-tu pas que ce serait dommage de s’enfermer à Vemmenhög, et de ne plus rien voir du monde?
—Je croyais que tu avais hâte de retrouver ton père et ta mère et de leur montrer quel bon et brave garçon tu es devenu, dit le jars. Tout l’été il n’avait fait que rêver du fier moment où il s’abattrait dans la courette devant la maison de Holger Nilsson et où il montrerait Finduvet et les six oisons aux oies domestiques, aux poules, aux vaches, au chat et à la mère Nilsson elle-même; aussi la proposition de Nils ne lui sourit-elle que médiocrement.
Les oies sauvages firent plusieurs fois halte. Partout elles trouvaient de bons champs de chaume qu’elles ne quittaient qu’à regret. Ce ne fut donc que vers le soir qu’elles se trouvèrent au-dessus du Dalsland. Ici c’était presque plus beau qu’en Vermland. Les lacs étaient si nombreux que la terre formait comme des bandes étroites et élevées entre eux. Il n’y avait pas beaucoup de place pour des champs, mais les arbres par contre y trouvaient un paradis, et les rives paraissaient de beaux parcs. C’était comme si quelque chose dans l’air ou dans l’eau eût retenu la lumière du soleil, alors que l’astre lui-même était descendu derrière les collines. Des raies d’or jouaient sur les eaux sombres et polies, et au-dessus de la terre tremblait une lueur claire, rose pâle, d’où émergeaient des bouleaux d’un or léger, des trembles rouge vif et des sorbiers jaune rouge.
—Mais ne trouves-tu donc pas, jars Martin, que ce sera triste de ne plus voir de si belles choses? demanda-t-il.
—Je préfère de beaucoup les champs gras de notre plaine scanienne à ces maigres collines pierreuses, répondit le jars. Mais tu comprends bien que si tu tiens absolument à poursuivre le voyage, je ne t’abandonnerai pas.
—J’espérais de toi cette bonne réponse, dit Nils; et le ton dont il disait ces mots montrait qu’il se sentait soulagé d’un poids lourd.
Les oies sauvages passèrent au-dessus du Bohuslän avec la plus grande rapidité possible; le jars blanc haletait en les suivant. Le soleil était à l’horizon et disparaissait par moments derrière une colline.
Soudain on aperçut à l’ouest une raie lumineuse qui s’élargissait à chaque coup d’ailes. C’était la mer qui s’étendait devant eux, laiteuse, irisée tour à tour de reflets roses et de reflets azur, et lorsqu’on eut doublé les rochers de la côte, on revit encore une fois le soleil suspendu, énorme et rouge, au-dessus des flots où il allait plonger.
En découvrant la mer libre et infinie et le soleil du soir, pourpre, d’un éclat si doux qu’on pouvait le fixer, Nils sentit une grande paix et une grande sécurité entrer dans son âme. «Pourquoi s’affliger, Nils Holgersson, disait le soleil. Il est bon de vivre dans ce monde et pour les grands et pour les petits. C’est aussi une belle chose que d’être libre et sans soucis et d’avoir tout l’espace ouvert devant soi.»
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