—Je suppose alors que tu es très habile à courir, dit l’oie sauvage.

—Jamais je n’ai vu courir une oie domestique, et jamais je n’ai essayé, moi non plus, répliqua crânement le jars.

Il en était sûr maintenant, Akka allait lui dire qu’on ne voulait pas l’emmener. Aussi fut-il très surpris lorsqu’elle s’écria: «Tu réponds courageusement aux questions, et celui qui est brave, peut devenir un bon compagnon, même s’il est ignorant au début. Que dirais-tu si l’on t’offrait de rester avec nous quelques jours jusqu’à ce que nous ayons vu de quoi tu es capable?—Je veux bien, répondit le jars, tout content.

Là-dessus Akka montra du bec le gamin: «Mais qui amènes-tu avec toi? Je n’ai jamais vu un être comme celui-là.—C’est mon compagnon de voyage, dit le jars. Il a été gardien d’oies toute sa vie. Je crois qu’il pourrait nous être utile.—Peut-être utile à une oie domestique, répondit Akka. Comment l’appelles-tu?—Il a plusieurs noms, répondit le jars avec un peu d’hésitation, et ne sachant à l’improviste qu’inventer (il ne voulait pas trahir le gamin et révéler qu’il avait un nom d’homme). Il s’appelle Poucet, dit-il enfin.—Il est de la famille des tomtes? demanda encore Akka.—A quelle heure, vous autres, oies sauvages, vous mettez-vous à dormir? répliqua le jars pour interrompre la conversation sans répondre à cette dernière question. Mes yeux se ferment de sommeil à cette heure-ci.

L’oie qui parlait avec le jars était très vieille, c’était facile à voir. Son plumage était entièrement gris, d’un gris de glace sans stries foncées. Elle avait la tête plus grosse, les pattes plus fortes, les pieds plus usés que les autres. Ses plumes étaient raides, ses épaules saillantes, son cou maigre. Effets du temps. Il n’y avait que les yeux que l’âge n’avait pu vaincre. Ils brillaient plus limpides, et en quelque sorte plus jeunes que ceux des autres.

Elle se tourna vers le jars avec beaucoup de hauteur: «Sache que je suis Akka de Kebnekaïse. L’oie qui vole près de moi à droite est Yksi de Vassijaure, celle qui vole à ma gauche est Kaksi de Nuolia. La seconde oie de droite s’appelle Kolme de Sarjektjokko et la seconde de gauche est Neljä de Svappavaara. Derrière elles volent, à droite Viisi des fjells d’Ovik et Kunsi de Sjangeli. Sache-le: toutes, et de même les six oisons qui volent en arrière, trois à droite et trois à gauche, toutes nous sommes des oies des hautes montagnes et de la meilleure famille. Ne va pas nous prendre pour des vagabondes acceptant n’importe quelle compagnie, et sois-en persuadé, nous ne partagerons pas notre gîte de nuit avec qui ne veut pas dire de quelle famille il descend.»

A ces mots d’Akka, le gamin fit rapidement un pas en avant. Il avait été ennuyé d’entendre le jars qui avait si bien répondu pour son propre compte, donner des réponses évasives lorsqu’il s’agissait de lui, Nils. «Je ne dissimule pas qui je suis, dit-il, je m’appelle Nils Holgersson, et je suis le fils d’un tenancier. Jusqu’à ce jour j’ai été un homme, mais ce matin...»

Il n’eut pas le temps d’aller plus loin. Dès qu’il prononça le mot homme, l’oie-guide recula de trois pas et les autres encore davantage. Et toutes elles tendirent le cou et sifflèrent, furieuses.

—Voilà ce que j’ai soupçonné dès que je t’ai vu sur la rive, dit Akka. Et maintenant va-t-en. Nous ne souffrons pas d’homme parmi nous.

Mais le grand jars s’interposa: «Ce n’est pas possible, dit-il, que vous, oies sauvages, vous ayez peur d’un être aussi petit. Demain il rentrera certainement chez lui, mais pour cette nuit vous pouvez bien le laisser parmi nous. Comment pourrions-nous laisser ce pauvret se défendre seul contre les renards et les belettes.»