Selma Lagerlöf écrivit un conte, un vrai conte de fées, où les fées elles-mêmes n’apparaissent guère, mais où leur pouvoir surnaturel est dévolu aux tomtes, aux lutins, à ces génies familiers du foyer scandinave, hanté depuis l’origine des temps par les «Invisibles» et les nains minuscules et bienfaisants du «petit peuple». Selma Lagerlöf écrivit un vrai conte, et tous les enfants de toutes les écoles du nord ne se lassent pas de l’en remercier; par delà la fiction le grand public aperçut un sentiment profond et beaucoup de vérité; même accueil en Allemagne, en Angleterre, en Amérique; Nils Holgersson est en train de conquérir le monde comme naguère les héros fameux d’Andersen.
Un conte qui aurait les proportions d’une vaste épopée—et qui d’ailleurs doit à certaines nonchalances du récit, à certaines répétitions, à je ne sais quelle ampleur sereine et poétique, comme des allures épiques—voilà donc ce livre. Il est d’une étonnante variété. La fantaisie de Selma Lagerlöf IX s’y déploie sans crainte ni scrupules. La multiplicité des aventures, des scènes et des situations répond à la diversité des personnages, des lieux, des descriptions, et enfin des légendes recueillies et plus souvent imaginées par l’auteur. La Suède, est là tout entière—la Suède, ses provinces, ses lacs tranquilles, ses archipels, ses neiges et ses étés radieux, sa flore, sa faune, ses forêts, ses bourgades et ses villes; un parfum émane de ces pages, agreste et pénétrant, senteur humide et résineuse traversée d’effluves marins... Selma Lagerlöf nous révèle l’âme de son pays, cette âme lyrique et close, timide et hardie, vibrante de rêves démesurés, et qui ne reprend son équilibre qu’en face de la nature, et trouve son expression la plus émouvante dans l’intimité des forêts, des rocs moussus et des grandes eaux limpides.
L’admirable est que cet exemple nous soit donné par la nation la plus férue de science que l’on puisse imaginer. Certes, que les romanciers et les poètes aient licence d’enseigner la géographie et l’histoire dans la patrie des Nordenskjöld, des E.-W. Dahlgren, et des Hjärne, en cette Suède qui révère à l’égal d’une religion la discipline upsalienne, cela mérite considération; insistons-y puisqu’aussi bien notre école semble redouter les contes et la poésie, et ne connaît plus guère que des programmes étroitement rationalistes.
L’école suédoise, si stricte, si méthodique, et qui depuis longtemps ne laisse subsister en Suède aucun illettré, ouvre toute grande sa porte à la X poésie; ô pédants de mon pays, qui craignez le surnaturel et les brillantes chimères, apprenez de Selma Lagerlöf comment on vivifie une morne science, si désolante aux yeux de ces poètes ingénus que sont les petits hommes et les futures femmes...
L’île d’Œland s’allonge à l’est de la côte suédoise, étroite et basse; un aride plateau hérissé de moulins à vent, et qui ne nourrit guère que des moutons à demi sauvages, domine les côtes, célèbres par la tiédeur quasi-méridionale de leur climat... Voilà ce que le premier manuel venu vous apprendra; le sec enseignement! Oyez maintenant la mirifique histoire du Grand Papillon: un vieux berger, assis sur le perron d’un moulin à vent, la conte à un petit pâtre; la fable naît et grandit, coupée de questions, sur des lèvres naïves; nous assistons en quelque sorte à cette transposition du réel que préparèrent les longues rêveries du gardeur de moutons. Donc il a pensé qu’aux temps lointains des géants, les papillons furent énormément grands, «et un jour on vit un papillon long de plusieurs milles et qui avait des ailes larges comme des lacs. Ses ailes étaient bleues et argentées, et si magnifiques que, lorsque le papillon volait, tous les autres animaux ne s’arrêtaient point de le fixer. Malheureusement il était trop grand; ses ailes avaient peine à le porter; tout se serait encore bien passé s’il avait eu la sagesse de rester au-dessus de la terre; mais il ne l’eut point et s’en alla sur la mer Baltique...» Tempête, les tendres ailes déchirées, XI le grand papillon tomba parmi les vagues; son corps ensablé, pétrifié devint l’arête rocheuse d’Œland. Avec quelle dramatique simplicité cette aventure ne se déroule-t-elle pas aux yeux du petit camarade! «Et je voudrais savoir... si les paysans qui habitent les fermes bien closes de la côte, les pêcheurs qui pêchent le strömming dans la mer, les marchands de Borgholm ou les baigneurs qui arrivent ici chaque été, ou les voyageurs qui parcourent les ruines du château de Borgholm, ou les chasseurs qui viennent à l’automne chasser les perdrix, ou les peintres qui s’installent sur l’Alvar pour peindre les brebis et les moulins, je voudrais savoir si l’un d’entre eux a compris que cette île a été un papillon qui a volé çà et là avec ses grandes ailes rayonnantes.—Oh! oui, répondit soudain le jeune pâtre, cela a dû venir à l’idée de l’un d’entre eux qui se sera assis un soir au bord de la falaise pour écouter le rossignol chanter à ses pieds dans les prairies, et pour regarder le détroit de Kalmar, cela lui sera venu à l’esprit que cette île n’a pas pu naître comme les autres...» Et pourquoi, pourquoi le vieux berger a-t-il toujours éprouvé sur la crête de l’Alvar cette poignante et confuse impression de langueur qu’exprime cet usuel et intraduisible mot de lœngtan? «Je l’ai éprouvée tous les jours de ma vie, et je pense qu’elle étreint la poitrine de quiconque va là-haut. Je voudrais savoir si quelqu’un a compris que cette langueur vient de ce que toute l’île est un papillon, qui aspire après ses ailes.»
XII
Cette histoire, les maîtres la lisent dans les humbles stugor couleur de sang des paroisses laponnes aussi bien que dans les vastes salles de ces étonnants palais scolaires des villes; une vision diaprée, inoubliable, palpitera dans toutes les mémoires; dans toutes les petites âmes l’amour des deux bergers pour leur île éveillera des pensées de recueillement et d’exaltation. O miracles d’une sublime poésie!
Que l’on aille après cela, si l’on a ce courage, critiquer cette fiction, l’histoire d’un gamin paresseux qu’un tomte transforme en lutin, et qui parcourt toute la Suède en chevauchant une oie sauvage; Nils Holgersson découvre son pays en une précieuse compagnie; avisé camarade d’une gent emplumée, il apprend à tout connaître; le récit de son fantastique voyage est une odyssée pittoresque, colorée, perpétuellement nuancée d’humour ou d’émotion.
Une odyssée, un vivant et mouvant poème; nul livre, moins didactique d’apparence, qui soit plus plein à en déborder d’un multiple enseignement. Chacun y puisera la leçon qui convient à son âge et à sa condition: l’enfant, une élémentaire leçon de morale et de sagesse puérile et honnête; l’homme et le vieillard, un avis de méditation, d’active résignation; tous un conseil de sérieux, de bonté, de respect... Le respect de tout ce qui vaut d’être respecté, n’est-ce point l’attitude que commande cette grave poétesse? Respect des plus modestes âmes et des douleurs les plus humbles, respect du labeur, de XIII l’effort, même peu héroïque, du scrupule et du sentiment, respect du rêve bienfaisant qui réconforte ou exalte l’humanité endolorie, respect de la nature, du paysage, de l’arbre et de l’animal; devant la vie et le spectacle du monde, en quelque miroir qu’il se reflète, Selma Lagerlöf ne se défend point d’une perpétuelle et vibrante adoration. En d’autres livres elle a prouvé qu’elle n’ignore point le mal; romancière, elle débrida d’un geste fort et sûr des plaies sanguinolentes; elle n’a point à faire ici montre de son audace: tout au plus oppose-t-elle çà et là un discret et savoureux humour au travers de ses héros. Selma Lagerlöf aime l’humanité tout entière d’un amour plein de pitié; l’éternelle et secrète lamentation des cœurs retentit dans toute son œuvre; Nils Holgersson lui-même en perçoit l’angoissant écho au cours de ses célestes randonnées: «Les premiers qui aperçurent les oies sauvages ce jour-là, ce furent les mineurs de Taberg, occupés à extraire le minerai de la montagne; quand ils les entendirent caqueter, ils s’arrêtèrent de creuser leurs trous de mine, et l’un d’eux cria aux oiseaux: «Où allez-vous? où allez-vous?» Les oies ne comprirent pas ce qu’il disait, mais le petit garçon se pencha et répondit pour elles: «Là où il n’y a ni pic ni marteau.» Les mineurs crurent que c’était leur propre lœngtan qui faisait sonner comme une parole humaine le caquetage des oies. —«Emmenez-nous! Emmenez-nous! crièrent-ils. —Pas cette année, répondit le petit garçon, pas cette année!...» Les oies passent ensuite au-dessus XIV de la grande papeterie de Munksjö; après leur repas de midi, les ouvriers regagnaient en foule l’entrée de la fabrique; eux aussi interrogent les voyageuses: «Où allez-vous? Où allez-vous?...—Là où il n’y a ni machines ni chaudières...—Emmenez-nous! Emmenez-nous!—Pas cette année! répondit le petit garçon, pas cette année!» Puis c’est la fabrique d’allumettes de Jönköping qui apparaît, vaste comme une forteresse; par une fenêtre une jeune ouvrière se penche; mêmes questions, mêmes réponses; aux malades d’un hôpital, Nils apprend que le pays où il se rend ne connaît ni la souffrance ni la maladie; aux enfants d’une école, qu’il ne redoutera, en cette lointaine patrie, ni livres ni leçons. Et tout le jour se poursuit le dialogue de la terre et des nuées, le colloque des hommes qui peinent et souffrent et de leurs vains désirs qui s’enfuient à tire-d’ailes dans le ciel du printemps.
A l’horizon de ce livre chatoie un fond magnifiquement poétique; au premier plan, une ample comédie à cent actes divers captive l’attention des yeux trop faibles pour suivre le mystère des infinies perspectives; que d’aventures, que de héros, quelle vive peinture des dix mille habitants de la forêt, de la lande, des marais et des grèves! Quelle étonnante histoire naturelle en action! Nils Holgersson est initié aux mœurs de la gent innombrable, ailée, emplumée, velue, qui plane, rôde, rampe, nage, propage l’infini frémissement de la vie parmi les campagnes sauvages, les bois illimités, les lacs, les fleuves et les mers scandinaves: XV du lièvre à l’élan et à l’ours; de l’alouette à la gelinotte et au coq de bruyère; de l’oie sauvage au cygne, à la grue, au corbeau, à la cigogne, à toutes les sortes de grèbes, guillemots, plongeons, sarcelles et canards; du serpent à l’insecte; du chien domestique au loup et au renard, il n’est pas un figurant du théâtre de la nature septentrionale qui ne manifeste ici son caractère, ses habitudes, son genre de vie[1]: l’écureuil est un aimable avare; la martre est réputée pour son incivilité; la loutre est une maraudeuse incorrigible, toujours errante; l’instinct social des rats gris et de leurs ennemis les rats noirs les détermine à de véritables guerres nationales comparables à celles des hommes.