Les animaux de Selma Lagerlöf ignorent la subtilité, l’amoralité pratique et tout humaine que l’on connaît à ceux de La Fontaine; une moralité saine, très proche de la nature et de la providentielle sagesse des instincts, nuance leur courtoisie et règle leurs rapports: frappante leçon pour un fils des hommes, rude école d’honnêteté et de franchise, où Nils apprend d’abord le respect et l’amour de la vie sous toutes ses formes.
Les animaux de Selma Lagerlöf sont peints avec une minutie précise; et si ses descriptions de paysages révèlent la compatriote de Linné, comment ne point découvrir en elle quelque chose du génie qui inspire cet autre Suédois, l’admirable XVI peintre animalier Liljefors? Selma Lagerlöf décrit les habitants des grèves et des déserts forestiers avec précision, avec une pieuse exactitude, avec, fréquemment, un allègre et piquant humour; tel tableau, tel drame de la lande ou des fjells fait songer à la manière de Kipling; mais d’ordinaire, je ne sais quelle grâce rêveuse, je ne sais quelle douceur de l’atmosphère et de l’émotion qui enveloppent tout le livre signalent assez que nous sommes loin, très loin de la jungle orientale.
Nous sommes en Suède, pays des longs frimas, des brusques printemps et des douces nuits d’été, pays étrangement poétique, tout bruissant de déchirantes mélodies, et de légendes, mélancoliques ou gaies, et de poèmes et de chansons; terre monotone, comme par exemple notre Bretagne, et comme elle ensorceleuse. Selma Lagerlöf nous en dira la variété, que l’étranger n’aperçoit pas tout d’abord. Chaque province a sa physionomie; de chacune de ces physionomies Nils apprend à distinguer les traits à travers une «saga» familière et naïvement expressive.
Nulle part l’éminente dignité du roi de la création n’est sacrifiée: avec quelle émotion, Nils métamorphosé ne découvre-t-il pas sa déchéance! «Il commença à comprendre ce que cela signifiait de n’être plus un être humain. Il n’était plus un être humain, mais un monstre. Il était désormais séparé de tout; il ne pourrait plus jouer avec les autres gamins, ni se charger de la ferme après ses parents, et sûrement pas se marier avec une jeune fille. Il XVII s’assit et regarda sa maison. C’était une petite maison aux poutres apparentes, blanchie à la chaux, qui semblait enfoncée dans le sol sous son toit de chaume haut et pointu. Les dépendances aussi étaient petites et les lopins de terre environnants si étroits qu’à peine un cheval pouvait s’y retourner. Mais si petit et pauvre que fût ce foyer, il était désormais trop bon pour lui. Il ne pouvait demander d’autre refuge qu’un trou dans le plancher de l’étable...»
Pauvre maison du paysan suédois! Selma Lagerlöf en révèle aux enfants de son pays la secrète opulence. Elle leur révèle la beauté cachée du plus humble spectacle. Son art fleurit le plus simplement du monde en somptueuses images et en émouvant lyrisme. Selma Lagerlöf hausse un conte puéril à la pure poésie. Et l’on pourrait dire que ce conte est un vaste poème mouvementé, vivant, coloré.
Quel pays n’envierait à la Suède le Merveilleux voyage?
Lucien Maury.
LE MERVEILLEUX VOYAGE
DE NILS HOLGERSSON