Les grues poursuivirent leur vol, mais les oies sauvages les entendirent longtemps encore appeler et annoncer au-dessus des champs et des bois: «Trianute envoie dire que c’est demain la grande danse des grues à Kullaberg.»
Les oies sauvages furent très contentes de ce message. «Tu as de la chance, dirent-elles au grand jars blanc, de voir la grande danse des grues.—Est-ce donc si merveilleux de voir danser les grues? demanda-t-il.—C’est quelque chose que tu n’as pu même rêver, répondirent les oies.
—Il va falloir réfléchir à ce que nous pourrons faire de Poucet demain, pour qu’il ne lui arrive pas malheur pendant que nous irons à Kullaberg, dit Akka.—Poucet ne restera pas seul, répondit le jars. Si les grues ne permettent pas qu’il voie leur danse, je n’irai pas non plus.—Aucun être humain n’a encore assisté à l’assemblée des animaux à Kullaberg, dit Akka, et je n’oserais y amener Poucet. Mais nous en reparlerons plus tard. Il faut d’abord songer à avoir quelque chose à manger.
Akka donna le signal du départ. Cette fois encore elle mena paître son monde très loin à cause de Smirre le renard, et les oies ne s’abattirent que dans les prés marécageux au sud de Glimmingehus.
Nils passa toute la journée assis au bord d’un petit étang, s’amusant à jouer du chalumeau. Il était de mauvaise humeur parce qu’on ne voulait pas l’emmener voir la danse des grues, et il n’adressa pas la parole au jars ni aux autres oies.
Il était blessé de ce que Akka n’eût pas confiance en lui. Quand un garçon avait renoncé à devenir un homme pour voyager avec de pauvres oies sauvages, elles devaient bien comprendre qu’il n’avait pas envie de les trahir; lorsqu’il avait tout sacrifié pour les suivre, leur devoir était de lui montrer autant de choses curieuses que possible. «Il faut que je leur dise ce que je pense», grommela-t-il. Mais les heures passèrent sans qu’il pût s’y résoudre. Cela paraîtra peut-être étrange, mais il éprouvait une sorte de respect à l’égard de la vieille oie-guide. On ne s’insurgeait pas contre sa volonté.
Le pré marécageux où paissaient les oies était bordé d’un côté par un large mur de pierres sèches. Or le soir, lorsque le gamin leva la tête pour parler à Akka, ses yeux tombèrent sur ce mur. Il poussa un petit cri d’étonnement, et toutes les oies levèrent les yeux et se mirent à regarder dans la même direction que lui. Au premier moment on eût dit que les galets gris dont était construit le mur avaient des pattes, et couraient; mais bientôt ils virent que c’étaient des bandes de rats qui passaient sur la crête. Ils galopaient vite, et leurs rangs étaient si serrés et si nombreux qu’ils couvrirent le mur pendant un bon moment.
Le gamin avait déjà peur des rats quand il était un grand et fort gaillard. C’était bien pis maintenant; il était si petit que deux ou trois rats auraient eu raison de lui. Des frissons lui passèrent le long du dos. Chose étrange, les oies semblaient avoir la même horreur des rats. Elles ne leur adressèrent pas la parole, et lorsqu’ils eurent passé, les oies se secouèrent comme si elles avaient de la boue sur leurs plumes.
—«Que de rats gris dehors! dit Yksi de Vassijaure. Ce n’est pas bon signe.»
Nils crut l’instant favorable pour dire à Akka qu’elle devrait bien le laisser venir avec elles à Kullaberg, mais il en fut empêché par l’arrivée d’un très grand oiseau.