A le voir, on eût dit qu’il avait emprunté le corps, le cou et la tête d’une petite oie blanche. Mais en outre, il s’était procuré de grandes ailes noires, de hautes pattes rouges et un bec long, épais, beaucoup trop grand pour sa petite tête; ce bec pesant faisait pencher sa tête en avant, ce qui lui donnait un air soucieux et mélancolique.
Akka arrangea vite les rémiges de ses ailes, salua du cou un grand nombre de fois, et s’avança au-devant de la cigogne. Elle ne s’étonnait pas trop de la voir déjà en Scanie, car elle savait qu’au printemps les mâles arrivent de bonne heure; ils viennent s’assurer que le nid n’a pas trop souffert pendant l’hiver, avant que les femelles ne prennent la peine de traverser la Baltique. Mais elle était surprise que la cigogne vînt au-devant d’elle, car les cigognes ne fréquentent en général que les gens de leur race.
—J’espère que vous n’avez pas trouvé votre nid en mauvais état, monsieur Ermenrich, dit Akka.
Une fois de plus, il apparut qu’on ne ment pas en affirmant qu’une cigogne ne peut ouvrir le bec sans gémir. Celle-ci semblait d’autant plus plaintive qu’elle éprouvait une grande difficulté à articuler les mots; un bon moment elle claqueta du bec, avant de parler d’une voix enrouée et faible. Elle se plaignait de tout: le nid, situé sur le faîte de Glimmingehus, avait été fort détérioré par les tempêtes de l’hiver, et de nos jours il n’y avait plus moyen de rien trouver à manger en Scanie. Les Scaniens s’emparaient de plus en plus de son bien. Ils asséchaient ses prés bas et cultivaient ses marécages. Elle comptait abandonner ce pays et ne plus y revenir.
Pendant que la cigogne gémissait, Akka, l’oie sauvage, qui nulle part ne trouvait protection ni abri, ne put s’empêcher de songer: «Si j’étais aussi heureuse que vous, monsieur Ermenrich, j’aurais honte de me plaindre. Vous êtes demeuré un oiseau sauvage et libre, et pourtant vous êtes si bien avec les hommes que personne ne vous tirerait un coup de fusil ni ne volerait un œuf de votre nid.» Mais elle garda pour elle-même ces pensées. Elle dit seulement qu’elle ne pouvait croire à l’abandon d’une maison habitée par sa famille depuis sa construction.
La cigogne demanda tout à coup si les oies avaient vu les rats gris qui se dirigeaient vers Glimmingehus; sur la réponse affirmative d’Akka, M. Ermenrich lui raconta l’histoire des braves rats noirs, qui pendant tant d’années avaient défendu le château. «Mais cette nuit, Glimmingehus tombera au pouvoir des rats gris», conclut-il avec un soupir.
—Pourquoi cette nuit, monsieur Ermenrich? demanda Akka.
—Tous les rats noirs sont partis hier soir pour se rendre à Kullaberg, persuadés que tous les autres animaux iraient aussi. Mais vous voyez que les rats gris sont restés à la maison; maintenant ils se rassemblent pour pénétrer cette nuit dans le château qui n’est plus défendu que par quelques pauvres vieux incapables d’aller jusqu’à Kullaberg. Les rats gris réussiront, mais j’ai vécu tant d’années avec les rats noirs qu’il me déplaît de demeurer avec leurs ennemis.
Akka comprit très bien que la cigogne, irritée de la façon d’agir des rats gris, était venue la chercher pour s’épancher avec elle. Mais selon l’habitude des cigognes, elle n’avait sans doute rien fait pour parer au désastre. «Avez-vous envoyé un message aux rats noirs, monsieur Ermenrich? dit Akka.—Non, à quoi bon? Ils n’auraient pas le temps de revenir avant la prise du château.—Ce n’est pas si sûr, monsieur Ermenrich, dit Akka. Je connais une vieille oie sauvage qui ne demande pas mieux que d’empêcher une telle scélératesse.»
A ces mots, la cigogne leva la tête et regarda Akka avec de gros yeux.