Lorsque l’écureuil fut pris et la chasse terminée, Smirre s’avança vers la martre, mais s’arrêta à quelques pas d’elle pour bien marquer qu’il n’avait point l’intention de lui enlever sa proie. Smirre savait tourner de belles phrases comme tous les renards. La martre par contre, qui avec son corps allongé et souple, sa tête fine, sa fourrure molle, sa gorge brun clair, apparaissait une petite merveille de beauté, n’était en réalité qu’une sauvage habitante des forêts; elle répondit à peine. «Je m’étonne, poursuivit Smirre, qu’un chasseur de ton mérite se contente de prendre des écureuils, lorsqu’il y a à ta portée un bien meilleur gibier.» Il fit une pause, mais comme la martre lui riait insolemment au nez, il continua: «Serait-il possible que tu n’aies pas vu les oies sauvages là-bas, sous la falaise? Ou n’es-tu pas un grimpeur assez habile pour descendre jusque-là.»

Cette fois il n’eut pas besoin d’attendre la réponse. La martre se précipitait vers lui, le dos rond et les poils hérissés. «Tu as vu des oies sauvages? siffla-t-elle. Où sont-elles? Parle ou je te saute à la gorge. —Doucement, doucement, rappelle-toi que je suis deux fois grand comme toi, et sois polie. Je ne demande pas mieux que de te montrer les oies.»

Un instant après elle était déjà en route; Smirre suivait des yeux le corps de serpent de la martre, qui coulait de branche en branche; il pensa: «Ce beau chasseur des bois a le cœur le plus cruel de toute la forêt. Je crois que les oies me devront un réveil sanglant.»

Mais au moment où Smirre s’attendait à entendre les cris d’agonie des oies, il vit la martre rouler d’une branche, et tomber dans l’eau qui jaillit de tous côtés. Puis ce fut un claquement d’ailes vigoureuses, et toutes les oies s’envolèrent dans une fuite précipitée.

Smirre pensa d’abord courir après les oies, mais il était curieux de savoir ce qui les avait sauvées, et il attendit le retour de la martre. La pauvre était trempée et s’arrêtait de temps en temps pour se frotter la tête avec ses pattes de devant. «Je pensais bien que tu serais maladroite et tomberais dans la rivière», dit Smirre avec dédain.

—Je n’ai pas été maladroite, tu n’as rien à dire. J’étais déjà sur une des dernières branches et je réfléchissais à la façon de m’y prendre pour tuer plusieurs oies, lorsqu’un petit bonhomme, pas plus gros qu’un écureuil, bondit et me lança une pierre à la tête avec une telle force que je suis tombée à l’eau; avant que j’aie eu le temps d’en sortir...»

La martre n’eut pas besoin de continuer, elle n’avait déjà plus d’auditeur; Smirre était loin, poursuivant les oies.

Cependant Akka avait volé vers le sud avec sa bande pour chercher un autre gîte. Il y avait encore quelques restes de la lumière du jour, et la lune à son premier quartier, très haut dans le ciel, permettait de voir un peu. Heureusement Akka connaissait bien le pays, pour avoir plus d’une fois été poussée par le vent sur la côte de Blekinge lorsqu’au printemps elle traversait la Baltique.

Elle suivit la rivière tant qu’elle la vit serpenter à travers le paysage, éclairée par la lune, pareille à une couleuvre noire et luisante. Elle arriva ainsi à Djupafors, où la rivière disparaît dans une crevasse souterraine, puis limpide et transparente comme si elle était de verre, s’engouffre dans une étroite déchirure où elle se brise en gouttes étincelantes et en écumes flottantes. Au bas de la chute toute blanche se trouvent quelques gros rochers entre lesquels l’eau s’élance en un torrent tumultueux; Akka s’y posa. L’endroit était excellent, surtout à cette heure tardive où les hommes sont rentrés chez eux. Plus tôt les oies n’auraient guère pu s’y arrêter, car Djupafors n’est pas dans le désert. D’un côté de la cascade s’élève une fabrique de pâte de papier, et sur l’autre rive, qui est élevée et boisée, se trouve le parc de Djupadal où les hommes se promènent souvent par les sentiers escarpés et glissants afin de jouir de la beauté du torrent affolé là-bas dans la crevasse.

Ici comme ailleurs nos voyageurs ne songeaient point à la beauté du spectacle. Ils trouvaient plutôt un peu dangereux d’être forcés de se tenir debout pour dormir sur des pierres glissantes au milieu d’un torrent. Mais il fallait être content puisqu’on était à l’abri des bêtes de proie.