Les oies s’endormirent sur-le-champ; le gamin, trop inquiet pour dormir, s’assit à côté d’elles afin de veiller sur le jars.
Bientôt Smirre arriva en courant au bord de l’eau. Il aperçut tout de suite les oies au milieu des tourbillons d’écume, et comprit qu’il ne pouvait pas davantage maintenant les attraper. Il s’assit sur la rive et les regarda longuement. Il était très humilié dans son honneur de chasseur.
Tout à coup il vit une loutre sortir de l’eau, un poisson dans la gueule. Smirre s’avança vers elle, s’arrêta à deux pas pour montrer qu’il ne comptait point lui ravir sa proie: «Tu es un drôle de corps qui te contentes de prendre du poisson lorsqu’il y a tout plein d’oies sauvages là-bas sur les rochers», commença Smirre. Il était si excité cette fois qu’il ne prit pas le temps de choisir ses mots aussi bien que d’habitude. La loutre ne tourna même pas la tête pour regarder le torrent. C’était une vagabonde, comme toutes les loutres. Elle avait plus d’une fois pêché dans le Vombsjö, et connaissait bien Smirre. «Je sais comment tu t’y prends pour t’emparer par ruse d’une truite, Smirre, dit-elle.—Ah! c’est toi, Gripe, dit Smirre, très content, car il savait que cette loutre-là était une nageuse hardie et habile. Je ne m’étonne pas que tu n’aimes pas à regarder les oies, puisque tu es incapable d’arriver jusqu’à elles.» La loutre avait les pattes palmées; elle possédait une queue aplatie et dure, aussi solide qu’une rame, et une fourrure imperméable à l’humidité; elle ne voulut pas s’entendre dire qu’il y eût un torrent qu’elle ne pût remonter. Elle se tourna vers la rivière, aperçut les oies, jeta la truite et, de la berge escarpée, se précipita dans l’eau.
Si le printemps avait été plus avancé et que les rossignols eussent été de retour dans le parc de Djupadal, ils auraient célébré pendant de longues nuits la lutte de Gripe avec le torrent. Car la loutre fut plusieurs fois entraînée par les vagues et emportée au fil de l’eau, mais elle remonta opiniâtrément. Elle profitait des remous, rampait par-dessus les pierres et approchait peu à peu des oies sauvages. C’était vraiment une expédition périlleuse, et qui méritait d’être chantée par les rossignols.
Smirre suivait du regard la marche de la loutre. Il la vit enfin se hisser tout près des oies sauvages. Mais à ce moment un cri aigu et féroce retentit. La loutre tomba dans l’eau à la renverse, et le courant l’emporta comme un chaton aveugle. Puis les ailes des oies claquèrent. Elles s’enlevèrent, et s’enfuirent à la recherche d’un nouveau gîte.
La loutre revint bientôt à la berge. Elle ne dit rien, et se contenta de lécher une de ses pattes de devant. Lorsque Smirre se permit de la railler, elle s’écria enfin: «Ce n’est pas faute de savoir nager, Smirre. J’étais arrivée jusqu’aux oies et j’allais escalader le rocher, lorsqu’un tout petit bonhomme s’élança sur moi, et me porta un coup à la patte avec un fer pointu. Cela me fit si mal que je lâchai prise et roulai dans le torrent.»
Elle n’eut pas besoin de continuer son récit; Smirre était déjà loin.
Encore une fois voilà Akka et sa bande volant dans la nuit. Heureusement pour elles, la lune ne s’était pas encore couchée, et grâce à sa lumière Akka put retrouver une troisième place qu’elle connaissait dans le pays. Elle suivit encore le cours de la rivière vers le sud. Elle vola par-dessus le domaine de Djupadal, les toits sombres et la belle cascade de la petite ville de Ronneby. Un peu au sud de la ville, non loin de la mer, se trouve la station de Ronneby avec son établissement de bains, ses sources, ses grands hôtels, et les villas des hôtes d’été. Tout est fermé, vide et désert pendant l’hiver, et tous les oiseaux le savent bien, car nombreuses sont les bandes qui par gros temps, cherchent un abri sur les balcons et les vérandas des maisons désertes.
Les oies sauvages s’installèrent sur un balcon et s’endormirent tout de suite selon leur habitude. Nils seul ne put pas dormir, car il ne voulait pas se glisser sous l’aile du jars.
Le balcon était exposé au midi, et de là le gamin pouvait voir la mer. Incapable de dormir, il contemplait la jolie façon dont en Blekinge la terre et la mer se rencontrent.