—Je voudrais savoir, continua le vieillard, si aucun d’eux n’a eu le désir de donner aux moulins des ailes si grandes qu’elles pussent monter dans le ciel, si grandes qu’elles auraient la force de soulever toute l’île hors de la mer et de la faire voler comme un papillon parmi les papillons?
—Il y a du vrai dans ce que tu dis, répliqua le jeune homme, car les nuits d’été, lorsque le ciel forme une immense voûte bleue au-dessus de l’île, il m’a bien semblé parfois qu’elle voulait s’élever de la mer et s’envoler.
Mais le vieillard qui avait enfin amené le jeune homme à parler, ne l’écoutait pas: «Je voudrais savoir, continua-t-il encore plus bas, si quelqu’un pourrait m’expliquer pourquoi ici, sur le plateau, on éprouve cette nostalgie; je l’ai sentie tous les jours de ma vie, et je crois qu’elle s’insinue dans la poitrine de tous ceux qui vivent ici. Je voudrais savoir si personne n’a compris que cette langueur vient simplement de ce que l’île entière est un papillon qui aspire après ses ailes.»
XII
LA PETITE ILE KARL
LA TEMPÊTE
Vendredi, 8 avril.
Les oies sauvages avaient passé la nuit à la pointe nord de l’île et se dirigeaient vers la terre ferme. Un vent du sud assez fort soufflait dans le détroit de Kalmar et les avait jetées vers le nord. Elles n’en volaient pas moins avec une bonne vitesse vers la terre; elles approchaient déjà des premiers îlots de la côte; tout à coup elles entendirent un bruit puissant, comme si une foule d’oiseaux aux fortes ailes venaient derrière elles; subitement l’eau devint noire. Akka arrêta net le mouvement de ses ailes et se laissa tomber vers la mer. Mais avant que les oies eussent atteint l’eau, la tempête d’ouest les surprit. Elle chassait déjà devant elle des nuages de poussière, de l’écume salée et des petits oiseaux; elle entraîna aussi les oies sauvages, les culbuta et les rejeta vers le large.
Ce fut une tempête épouvantable. Les oies essayèrent à maintes reprises de revenir en arrière, mais elles ne purent, et furent emportées à la dérive dans la Baltique. La tempête les eut bientôt entraînées au delà d’Œland; la mer s’étendait, vide et déserte, devant elles. Il n’y avait qu’à céder à la violence du vent.
Akka, s’étant rendu compte qu’il n’y avait pas moyen de retourner en arrière, résolut pour ne pas se laisser entraîner à travers toute la Baltique, de descendre se reposer sur l’eau. La houle était déjà forte et grossissait à chaque instant. Les lames se déroulaient, glauques, surmontées de crêtes d’écume blanche. Chacune était dépassée par la suivante. On eût dit qu’elles luttaient à qui monterait le plus haut et écumerait le plus fort. Mais les oies sauvages ne craignaient point la houle. Elles ne se fatiguaient pas à nager: elles se laissaient balancer des crêtes aux vallées des vagues, et s’amusaient comme des enfants dans une escarpolette. Leur seule inquiétude était que la bande ne fût dispersée. Les pauvres oiseaux de terre qui passaient là-haut, emportés dans la tempête, criaient jalousement: «Vous n’êtes pas malheureux, vous qui savez nager.»