Les oies sauvages n’étaient cependant pas hors de danger. D’abord le bercement sur les vagues leur donnait sommeil. A chaque instant elles portaient la tête en arrière pour glisser leur bec sous l’aile et dormir. Or, rien n’est plus dangereux que de céder ainsi au sommeil; Akka leur criait sans cesse: «Ne vous endormez pas, oies sauvages; celle qui s’endort s’éloigne de la bande. Celle qui s’éloigne de la bande est perdue.»
Malgré tous leurs efforts, l’une après l’autre s’endormirent, et Akka elle-même sommeillait déjà, lorsque soudain elle vit quelque chose de rond et de noir surgir du sommet d’une vague. «Des phoques! Des phoques! Des phoques!» cria-t-elle d’une voix aiguë en s’élevant rapidement avec des claquements d’ailes. Il était temps; la dernière oie était à peine hors de l’eau que les phoques faillirent lui happer les pattes.
De nouveau les oies sauvages étaient dans la tempête qui les chassait toujours vers le large. Aucune terre en vue, la mer vaste et déserte de tous côtés.
Dès qu’elles osèrent, elles se posèrent encore une fois sur l’eau. Mais après avoir été balancées un moment sur les vagues, le sommeil revenait. Et dès qu’elles s’endormaient, les phoques approchaient. Si la vieille Akka n’avait pas fait bonne garde, aucune des oies n’aurait échappé à l’ennemi.
La tempête continua toute la journée; elle fit des ravages terribles parmi les foules d’oiseaux qui à cette époque de l’année accomplissaient leurs grands voyages annuels. Un grand nombre d’entre eux furent emportés loin de leur route et moururent de faim; d’autres, épuisés de fatigue, s’affaissèrent dans les vagues et se noyèrent. Beaucoup furent écrasés contre des flancs de rochers, d’autres furent la proie des phoques.
Vers le soir, comme la tempête ne semblait point vouloir s’apaiser, Akka commença à se demander si elle et toute la bande allaient périr. Elles étaient à bout de forces, et ne découvraient aucun refuge. On n’osait même plus flotter un moment sur l’eau, car la mer s’était couverte de grands bancs de glace qui s’entre-choquaient et auraient pu écraser les oies. Elles essayèrent bien de se poser sur la glace, mais le vent les balaya; une autre fois les cruels phoques grimpèrent sur la glace.
Au coucher du soleil, les oies volaient encore, angoissées devant l’approche de la nuit. Les ténèbres semblaient tomber plus tôt qu’à l’ordinaire ce soir si rempli de dangers.
Et toujours pas de terre. Le ciel était couvert, la lune était cachée et les ténèbres s’épaississaient. La nuit se remplissait d’épouvante et faisait trembler les cœurs les plus braves. Des cris d’oiseaux de passage en détresse avaient retenti sur la mer toute la journée, sans que personne y eût fait grande attention, mais maintenant qu’on ne voyait plus d’où ils partaient, ils paraissaient sinistres et effrayants. Là-bas sur la mer, les blocs de glace s’entre-choquaient avec un grand bruit. Les phoques faisaient entendre leurs féroces chants de chasse. Le ciel et la terre semblaient vouloir s’écrouler.
LES MOUTONS
Depuis quelques instants Nils avait les yeux fixés sur la mer. Tout à coup il lui sembla qu’elle bruissait plus fort. Il leva les yeux. Devant lui, à quelques mètres seulement, se dressait une paroi rocheuse et nue; en bas, les vagues s’éparpillaient en une écume jaillissante. Les oies sauvages piquaient droit sur le rocher, et Nils prévoyait qu’ils seraient fatalement écrasés contre la dure muraille.