De l’autre côté de la porte il trouva une vaste place, pavée de grandes dalles. Tout autour s’élevaient de hautes maisons entre lesquelles s’ouvraient de longues rues étroites.

La place fourmillait de gens. Les hommes portaient de longs manteaux bordés de fourrure sur des vêtements de soie; des barrettes ornées de plumes, et posées de côté, coiffaient leurs têtes; sur leurs poitrines pendaient de lourdes chaînes d’or. Ils étaient tous beaux comme des rois. Les femmes avaient des coiffes très hautes et pointues, de longues robes et des manches étroites. Elles étaient superbement vêtues, mais moins brillamment toutefois que les hommes. Tout cela semblait surgir du vieux livre de contes que la mère de Nils en de rares occasions sortait de son coffre pour lui montrer. Il ne pouvait en croire ses yeux.

La ville elle-même était cependant plus merveilleuse que les habitants. Chaque maison était bâtie de façon à avoir pignon sur rue. Les pignons étaient si ornés qu’ils semblaient rivaliser de splendeur. Quand on découvre tout à coup tant de choses étonnantes, on ne saurait se souvenir de tout, mais Nils se rappela plus tard avoir vu des pignons à redents avec, sur les degrés, des images du Christ et des Apôtres, et d’autres couverts de statues placées dans des niches, d’autres encore ornés de morceaux de verres multicolores ou de raies et de quadrillés formés de marbres blancs et noirs.

Tout en admirant ces belles choses, Nils fut saisi d’une espèce d’inquiétude. «Jamais mes yeux n’ont rien vu, pensait-il, jamais plus ils ne verront rien de pareil.» Et il se mit à courir vers l’intérieur de la ville, montant et descendant des rues et des rues.

Ces rues étaient étroites et resserrées, mais elles n’étaient pas vides et tristes comme celles des villes qu’il connaissait. Il y avait du monde partout. Des vieilles femmes filaient sur le pas des portes. Elles travaillaient sans l’aide d’un rouet, en se servant simplement d’une quenouille. Les échoppes et les boutiques des marchands étaient ouvertes sur la rue comme les baraques des foires. Tous les artisans travaillaient dehors. Ici on préparait de l’huile, là on corroyait des peaux, plus loin on voyait une corderie. Si Nils en avait eu le loisir, il aurait pu apprendre tous les métiers. Les armuriers martelaient le métal pour faire de minces plastrons de cuirasse, les orfèvres sertissaient des pierres précieuses dans des bagues et des bracelets, les cordonniers mettaient des semelles à de souples souliers rouges, les tireurs d’or tordaient du fil d’or, les tisserands brochaient des étoffes d’or et de soie. Mais Nils n’avait pas le temps de s’arrêter. Il courait vite par les rues pour voir le plus de choses possible avant que tout disparût.

Le haut rempart entourait partout la ville, l’enfermant comme une clôture enferme un champ; à chaque bout de rue on le revoyait, couronné de tours et crénelé. Au sommet du mur, des soldats en harnais, brillants et casqués, montaient la garde. Après avoir traversé toute la ville, Nils arriva à une seconde porte. De l’autre côté s’étendait la mer avec le port. Des navires d’un modèle ancien avec des bancs de rameurs et de hautes constructions à l’avant et à l’arrière y chargeaient ou déchargeaient leurs cargaisons. Portefaix et marchands couraient en tous sens. Partout régnaient une activité et une animation extraordinaires.

Mais Nils ne se donnait toujours pas le temps de s’arrêter. Il rebroussa chemin et arriva bientôt sur la grande place. Là, s’élevait la cathédrale avec trois tours très hautes, et des portails profonds, ornés de statues. Les tailleurs de pierre avaient si bien sculpté les murs qu’à peine y voyait-on une pierre qui ne fût pas travaillée. En face, une maison était surmontée d’une tour mince qui s’élançait vers le ciel. Ce devait être l’hôtel de ville. Entre l’hôtel de ville et l’église, tout autour de la place, les maisons à pignons étaient merveilleusement ornées.

Nils commençait à se fatiguer et à avoir chaud à force de courir. Il pensait avoir vu les plus belles choses. Aussi s’engagea-t-il plus lentement dans une rue où les citadins achetaient sans doute leurs beaux vêtements, car il voyait beaucoup de monde devant les étalages; les marchands déployaient devant leurs clients des soies à ramages épaisses et raides, de lourds tissus d’or, des velours changeants, des gazes légères et des dentelles fines comme des toiles d’araignée.

Tant que le gamin avait couru très vite à travers les rues, personne ne l’avait remarqué. On avait pu le prendre pour une petite souris grise. Mais maintenant qu’il marchait lentement, l’un des marchands l’aperçut et se mit à lui faire des signes.

D’abord, le gamin eut peur et voulut se sauver, mais le marchand ne cessait pas de l’appeler et de sourire, en étalant une pièce de damas magnifique comme pour l’attirer.