Les oies sauvages avaient heureusement traversé la mer et étaient descendues dans le canton de Tjust, dans le nord du Smâland. Le canton de Tjust semble n’avoir pu décider s’il voulait être terre ou mer. Partout des fjords s’enfoncent dans l’intérieur et découpent la terre en îles et en presqu’îles, en caps et en isthmes. La mer est une intruse à laquelle seules les collines et les montagnes ont pu résister; les terres basses ont disparu sous l’eau.

Les oies arrivèrent sur le soir; le pays était beau avec ses petites collines ceintes de bras de mer scintillants. Nils pensa involontairement au Blekinge: c’était encore une province où la terre et la mer se rencontraient d’une manière douce et tranquille, se montrant l’une à l’autre leurs meilleures qualités.

Les oies s’étaient abattues sur un îlot dénudé, au fond d’une baie profonde. Au premier coup d’œil jeté sur la rive, elles constatèrent que le printemps avait fait de notables progrès. Les grands et beaux arbres n’étaient pas encore vêtus de feuilles, mais le sol à leurs pieds était diapré d’anémones, de gagées et d’hépatiques.

En voyant ce tapis de fleurs, les oies sauvages eurent peur de s’être trop attardées dans le midi. Akka décida sur-le-champ qu’on ne s’arrêterait pas en Smâland. Dès le lendemain matin on continuerait vers le nord, à travers l’Ostrogothie.

Ainsi Nils ne verrait rien du Smâland; il en conçut quelque dépit. Il n’avait entendu parler d’aucune autre province autant que du Smâland, et il avait espéré le voir de ses propres yeux.

L’été précédent, gardeur d’oies chez un paysan des environs de Jordberga, il avait presque tous les jours rencontré deux enfants pauvres de Smâland qui eux aussi menaient paître des oies; ils l’avaient bien agacé avec leur Smâland.

On aurait cependant tort de dire qu’Asa la gardeuse l’eût taquiné. Elle était bien trop sage pour cela. Mais elle avait un frère, le petit Mats, qui par contre était joliment taquin.

—As-tu entendu raconter comment le Smâland et la Scanie ont été créés, gardeur d’oies, demandait-il, et si Nils répondait négativement, il commençait tout de suite de raconter cette vieille plaisanterie:

—C’était au temps où le Seigneur créait le monde. Pendant qu’il était en plein travail, saint Pierre vint à passer. Il s’arrêta pour regarder et demander si c’était un travail difficile.

—Ce n’est pas très facile, répondit le Seigneur.