Lorsque Nils fut arrivé au-dessus de la ville, il vit qu’elle était en grande partie composée de petites maisons basses, entre lesquelles subsistaient encore çà et là quelques pignons élevés et de vieilles églises. Les murs des pignons étaient blanchis à la chaux et sans ornements, mais Nils qui venait de voir la ville engloutie croyait comprendre comment ils avaient été ornés. De même pour les églises. La plupart d’entre elles étaient sans toit et vides. Les fenêtres béaient sans vitraux, l’herbe poussait entre les dalles, et le lierre grimpait le long des murs. Mais Nils savait comment elles avaient été: couvertes d’images et de peintures, le chœur orné d’autels et de croix dorées devant lesquels s’agitaient des prêtres en robes brodées d’or.

Le gamin vit aussi les rues étroites qui étaient presque vides ce soir de fête. Il savait, lui, quel flot de gens forts et superbes y avait circulé jadis. Il savait qu’elles avaient été comme de vastes ateliers pleins d’ouvriers de toutes sortes.

Mais ce que Nils ne voyait pas, c’est que la ville est belle et merveilleuse encore aujourd’hui. Il ne voyait ni le charme des maisonnettes confortables dans les rues retirées, avec leurs géraniums rouges derrière les carreaux brillants des fenêtres, ni les nombreux jardins aux allées bien soignées, ni la beauté des ruines enguirlandées de plantes grimpantes. Ses yeux, éblouis par la splendeur du passé, ne pouvaient rien découvrir de bon dans le présent.

Les oies passèrent deux ou trois fois sur la ville afin que Poucet pût tout voir à son aise, puis elles finirent par descendre et s’installèrent pour la nuit sur les dalles couvertes d’herbe d’une église en ruine.

Elles dormaient déjà que Poucet regardait encore, à travers les voûtes effondrées, le ciel rose pâle du soir. Il finit par se persuader qu’il ne devait plus se désoler de n’avoir pu sauver la ville submergée.

Non, il ne se désolerait pas puisqu’il avait vu cette ville-ci. Si l’autre n’avait pas été engloutie de nouveau par la mer, elle aurait peut-être fini par déchoir comme celle-ci. Elle n’aurait probablement pas pu résister au temps et à la destruction; bientôt elle aurait, elle aussi, présenté des églises sans toit et des maisons sans ornements et des rues vides et inanimées. Il valait mieux qu’elle restât, toute sa splendeur intacte, dans le gouffre mystérieux.

Beaucoup d’entre les jeunes pensent comme Nils. Mais lorsqu’on vieillit et qu’on s’est habitué à se contenter de peu, on préfère le Visby qui existe à une belle Vineta au fond de la mer.


XIV
LA SAGA DU SMÂLAND

Mardi, 12 avril.