—Si Poucet regrette une vieille ville, nous saurons le consoler. Venez seulement et je vous conduirai à un endroit que j’ai vu hier. Il n’aura plus à s’attrister longtemps.

Là-dessus, les oies avaient pris congé des moutons et s’étaient mises en route.

C’était une belle soirée paisible. Le temps était tiède et printanier, les arbres avaient de gros bourgeons, des fleurs couvraient le sol dans les bois et les prés; les longs chatons des peupliers flottaient au vent, et dans les petits jardins devant toutes les maisonnettes les groseilliers étaient déjà verts.

Le printemps et l’éclosion des bourgeons avaient fait sortir les hommes sur les routes et dans les cours, et partout on jouait. Non seulement les enfants, mais aussi les grandes personnes s’occupaient de jeux d’adresse. On s’exerçait à jeter des pierres, on lançait des balles avec une telle force qu’elles atteignaient presque les oies. Cela faisait plaisir de voir jouer les grandes personnes, et Nils se serait réjoui s’il avait pu oublier sa peine de n’avoir pu sauver la ville de Vineta.

Il dut cependant reconnaître que c’était un beau voyage. L’air était rempli de chants et de sonorités. Les petits enfants dansaient des rondes en chantant. L’Armée du Salut était sortie. Nils vit une foule de gens, vêtus de rouge et de noir, assis dans un bois et jouant de la guitare et des instruments de cuivre. Sur une route s’avançaient des groupes nombreux. C’étaient des Bons Templiers[2] qui revenaient d’une excursion. Il les reconnut à leurs bannières aux inscriptions d’or. Ils chantaient chanson sur chanson, et ne s’arrêtèrent point de chanter aussi longtemps qu’il put les entendre.

Nils ne put jamais depuis ce jour se souvenir de Gottland sans songer en même temps à des jeux et à des chants.

Un bon moment Nils avait regardé en bas; tout à coup il leva les yeux. Qui pourrait décrire son étonnement! Sans qu’il l’eût remarqué, les oies avaient quitté l’intérieur de l’île et volaient le long de la côte occidentale. La mer bleue et vaste s’étendait devant lui. Toutefois, ce n’était point la mer qui causait sa stupéfaction, mais une ville qui se dressait au bord de l’eau.

Nils venait de l’est, et le soleil avait commencé à descendre vers l’ouest. Comme on approchait de la ville, les remparts, les tours, les hauts pignons et les églises se dessinaient tout noirs sur le ciel illuminé. On ne pouvait en distinguer les détails, et au premier abord il sembla à Nils que c’était une ville toute pareille en splendeur à celle qu’il avait vue dans la nuit de Pâques.

Lorsqu’il fut tout proche, il remarqua que cette ville était à la fois semblable à la ville surgie de la mer et fort différente. Il y avait la même différence qu’entre un homme que l’on a vu un jour couvert de pourpre et de bijoux et que l’on rencontrerait le lendemain dans le dénûment et en haillons.

Certainement cette ville avait dû ressembler à celle qu’il évoquait. Comme l’autre elle était ceinte de murailles avec des tours et des portes. Mais les tours de la ville restée sur la terre étaient sans toits, vides et abandonnées. Les portes n’avaient plus de battants, les gardiens et les soldats avaient disparu. Toute l’ancienne splendeur s’était évanouie. Il ne restait que le squelette de pierre nu et gris.