C’étaient les accusés qui demandaient à être jugés, quoi qu’il en dût résulter, acquittement ou condamnation. C’était l’accusateur qui déclinait l’offre ; s’inscrivait contre leur zèle gênant, leur hâte intempestive ; sollicitait l’attente après avoir provoqué l’action !

Ses phrases ? Ah ! qu’importe ! Elles étaient lointaines, comme prononcées à l’autre bout du Palais ! Elles bourdonnaient, inutiles, comme un essaim de mouches. On ne distinguait que la silhouette noire au geste de refus ; on ne retenait que ce désir d’abstention.

Il justifiait le tout, on devine par quoi : les nouvelles poursuites contre le colonel Picquart ; la réapparition de l’autorité militaire, impatiente évidemment de ressaisir son otage contre la revision, d’en immoler l’honneur, pour le moins, aux mânes de « l’admirable soldat », de l’être de dévouement, de probité, de franchise, et de délicatesse, au « martyr du devoir » que fut le faussaire Henry — gloire de l’armée française, n’est-il pas vrai... comme le Hulan ?

Juger Picquart ? Oh ! l’imprudence ! Leur Justice a besoin de mitaines, et elle se chausse à Poissy. La réalité matérielle, tangible, visible, n’est que secondaire. L’intention prime la preuve...

Sans doute comme la force prime le droit.

« Qu’a fait M. le colonel Picquart, étant chef du bureau des renseignements ? Il a fait une enquête contre le commandant Esterhazy. Je lui reproche, ayant fait cette enquête, de l’avoir divulguée à Me Leblois, d’avoir dit notamment à Me Leblois que cette enquête qu’il avait faite contre le commandant Esterhazy, étant chef du bureau des renseignements, au ministère de la guerre, contenait une pièce qui, à ses yeux, admet la culpabilité du commandant Esterhazy. Voilà l’acte de divulgation que je lui reproche et qui constitue le délit relevé à sa charge.

» Qu’est-ce que je reproche à M. Leblois ? Ayant pris ces renseignements, de les avoir divulgués à M. Scheurer-Kestner : voilà le délit que je lui reproche.

» Mais pour apprécier cet acte matériel de divulgation, ne faut-il pas que vous vous préoccupiez de la question de savoir quels sont les sentiments qui ont animé M. Picquart ?

· · · · · · · · · ·

» Le procureur général m’a informé aujourd’hui qu’il était avisé par lettre de M. le gouverneur militaire de Paris qu’un ordre d’informer avait été lancé contre le lieutenant-colonel Picquart, sous l’inculpation de faux pour le « petit bleu ».