» Que résulte-t-il de ceci ? Il en résulte qu’un doute doit fatalement entrer dans mon esprit sur la question de savoir si cette enquête faite par le colonel Picquart contre Esterhazy a été faite, par lui, de bonne foi ou non.
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» Admettez que de cette information régulière faite devant la justice militaire il résulte que la pièce initiale, le point de départ de cette enquête, soit une pièce authentique dont s’est servi le colonel Picquart lorsqu’il a procédé à cette enquête qu’il a plus tard divulguée. Est-ce une enquête qu’il a faite loyalement, de bonne foi ? Alors vous devez lui en tenir compte.
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» Admettez qu’au lieu de démontrer que cette enquête a été faite en vertu d’une pièce authentique, cette information démontre que le « petit bleu » est un faux, mais que le colonel Picquart n’a pas été l’auteur de ce faux, qu’il a été trompé, qu’il a manqué de perspicacité, qu’il a été induit en erreur. Cette démonstration influera aussi sur votre jugement, parce que vous ne pouvez pas tenir rigueur à M. Picquart d’avoir été trompé sur la valeur de cette pièce, d’avoir été induit en erreur, de ne pas y avoir prêté assez d’attention.
» Enfin si — et la troisième solution arrive ici — (ce que je dis en bon français, ce qui je l’espère n’arrivera pas), s’il est démontré, après information, que le colonel Picquart a fait le faux, a fait ce « petit bleu » de toutes pièces, et ce « petit bleu » ayant été la base initiale de son instruction, la culpabilité du colonel Picquart deviendra énorme. Il aura commis l’acte infâme d’un faussaire. Il n’y aura pas assez de sévérité pour le punir.
» Vous ne pouvez pas juger cette affaire en toute loyauté parce que vous ne savez pas si l’enquête faite par le colonel Picquart a été faite loyalement. Mais il est une autre considération aussi impérieuse que la première qui me fait demander la remise de cette affaire :
» Quelle était, aux yeux du colonel Picquart, la portée de l’enquête qu’il a divulguée ? Elle avait à ses yeux cette portée de démontrer l’innocence de l’ex-capitaine Dreyfus et la culpabilité du commandant Esterhazy, à raison des faits qui avaient motivé la condamnation.
» Je vous le dis, en toute sincérité, est-il possible que vous traitiez les faits de divulgation de cette enquête sans être fixés sur la question de savoir si le colonel Picquart était dans l’erreur ou dans la vérité, lorsqu’il prétendait que cette enquête démontrait l’innocence de Dreyfus et la culpabilité du commandant Esterhazy.
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