» Eh bien, je vous le demande en toute franchise. Est-ce que vous pouvez statuer sur le délit de divulgation de cette enquête qui, aux yeux du colonel Picquart, le principal auteur, avait pour but de démontrer que l’arrêt de 1894 était un arrêt mauvais, à la veille du jour où la revision de cet arrêt va être prononcée ? »

« En toute sincérité !... En toute franchise ! »

Tandis qu’ainsi M. le substitut Siben s’escrime contre l’imminence du débat, les masques sont bien captivants à observer.

Sur la face longue et fine du colonel Picquart a passé une expression d’infinie souffrance, de stupeur indicible, lorsque l’avocat de la République a parlé de la décision du gouverneur militaire de Paris le concernant.

Ses paupières ont battu, se sont refermées une seconde sur ses prunelles grises, à la fois comme s’il se réfugiait dans l’inexpugnabilité de son âme, et se refusait à envisager quelque chose de trop hideux.

Plus de pâleur encore, et plus de mélancolie, et une sérénité comme agrandie, après, semblaient s’être épandues sur son visage.

Lorsqu’il fut question d’une erreur possible, d’un « manque de perspicacité », ce fut le regard des généraux Gonse et de Pellieux, debout au premier rang de l’auditoire, qui cligna, vacilla, comme en déroute à travers le prétoire.

Tandis qu’au gré des opinions, les figures de Marcel Prévost, de Georges Montorgueil, de M. de Pressensé, des deux Clemenceau, de Gyp, d’Octave Mirbeau, d’Ernest Vaughan, de Mathias Morhardt, d’Henri Turot, etc., etc., reflétaient des sensations diverses, mais également passionnées.

Au fond, une poignée de « nationalistes » ricanaient. Ah ! on était loin des audiences du procès Zola des salles « faites » par MM. Jules Auffray et du Paty de Clam et des manifestations « spontanées » au cours desquelles on assommait qui acclamait la République !

Il y avait des manques : la Grande victime que serra sur son cœur Henri, prince d’Orléans ; l’autre Henry ; et Lemercier-Picard, son âme damnée !