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Quand Labori s’est levé, à son accent, à son attitude, on a pu deviner quel orage grondait en lui. Il n’était pas agressif : il était indigné. Sa voix, plus que des trépidations de colère, avait des vibrations de douleur. Il a été éloquent, certes, mais peut-être moins encore par l’effort de rhétorique que par l’élan d’une belle conscience, d’une honnêteté éperdue !

Il a commencé par demander au substitut à quelle date et dans quelles conditions la justice civile avait été avisée des nouvelles poursuites qu’entendrait exercer la justice militaire.

— Hier soir, à cinq heures, M. le procureur général m’a fait appeler dans son cabinet et m’a communiqué cette nouvelle.

Labori constate que quatre heures auparavant, alors qu’il ne pouvait être question du prétexte invoqué aujourd’hui, soit la veille, à une heure, le Parquet l’avait averti de son intention de demander la remise.

Et il attaque le vif de la question :

» Je proteste contre cela, quand je vois que les journaux qui se sont fait une tâche de salir et de calomnier le colonel Picquart en même temps que de lutter contre la vérité et contre la justice, sont les seuls qui, ce matin, publient la nouvelle qui a été portée hier à la connaissance du parquet. »

» Cela dit, j’ajoute que je supplie le tribunal de ne faire droit, en aucune espèce de manière, à la demande de remise qui vous est soumise. C’est le droit de M. Picquart d’être jugé. Il faut que la justice soit droite et loyale.

» Voulez-vous que je vous dise, Monsieur l’avocat de la République, ce qui est au fond de cette demande de remise ? Vous avez donné vos sentiments, tout à l’heure ; permettez-moi de donner les miens. Le parquet sent que l’instruction qui a porté sur tous les faits, qui a recherché les manœuvres, qui a voulu trouver les preuves de je ne sais quel syndicat ridicule, que cette instruction-là s’écroule. Et vous n’êtes pas en mesure, voyez-vous, de soutenir aujourd’hui la poursuite et de la soutenir au grand jour.

» Eh bien ! abordons la barre, entendons les témoins, plaidons. Si le tribunal estime qu’il est éclairé, il le dira. Si, après ma plaidoirie sur le fait spécial dont vous êtes saisi, il estime qu’il doit acquitter parce qu’il n’y a rien, ni éléments matériels, ni éléments moraux de l’inculpation, il acquittera. La procédure de revision n’a rien à voir dans l’affaire. Si, au contraire, après que nous aurons fourni nos explications au grand jour, la lumière n’est pas faite, et pour le tribunal et pour le pays, il vous accordera alors la remise que vous demandez. Mais la demander avant le débat, c’est vouloir étouffer une fois de plus la lumière.