» Ah ! nous n’avons pas été surpris quand on nous a dit hier que le parquet de M. le procureur de la République allait demander la remise. Nous ne l’avons guère été davantage quand on nous a dit qu’au lieu de mettre aujourd’hui M. Picquart en liberté, le parquet, par une mesure à laquelle, j’en étais bien sûr, le tribunal ne s’associerait pas, allait demander une remise provisoire à huitaine, pour refuser la mise en liberté.

» Nous avons protesté avec indignation. Nous avons dit qu’il fallait ou juger ou renvoyer au premier jour avec mise en liberté. Et hier soir, on m’apprenait que le parquet s’était rendu à mes raisons. C’est qu’il savait que la manœuvre qu’on préparait avait été précipitée et que ce matin éclaterait le coup de théâtre dont cette audience est le témoin. Voilà la vérité vraie.

» Je dis que dans ces conditions il est impossible qu’on accorde la remise avant le débat. »

Mais M. Bernard prend souci de la phrase de début du défenseur :

« Nous nous étions mis d’accord sur la nécessité d’une remise, quand je vous ai expliqué pour quel motif le tribunal la désirait. Vous savez très bien aussi que, quand je vous ai parlé de cela, j’ignorais absolument le mesure qui est prise aujourd’hui par le gouverneur de Paris contre le colonel Picquart. Par conséquent vous ne pouvez pas dire que le tribunal a été influencé par cette mesure. »

Et Labori vite de répondre :

« Je n’ai rien à dire ni rien à insinuer contre le tribunal ni rien contre le président qui vient de m’adresser la parole.

» Au contraire, Monsieur le Président, je retiens que, hier, quand vous me faisiez l’honneur de vous entretenir avec moi de la remise, vous n’attachiez la nécessité de cette remise qu’à une seule raison, le besoin d’attendre, pour juger nos deux clients, que la procédure de la revision ait suivi son cours et qu’on sût enfin quelle sera dans cette affaire la vérité dernière.

» Aujourd’hui, on est venu dire autre chose.

» Le parquet demandait huit jours, et j’ai protesté, ne tombant pas d’accord avec le tribunal, car j’avais de mon client la mission de plaider à tout prix. Je puis dire que je sentais tellement — par je ne sais quel pressentiment — la nécessité de plaider que, personne ne me démentira, j’ai dû, quand nous avons délibéré sur la conduite à tenir, m’engager contre tous mes amis pour que l’affaire vienne aujourd’hui.