» Par conséquent, il n’y avait pas d’accord. J’ai dit simplement, comprenant les pensées du tribunal — car on peut comprendre les pensées auxquelles on ne s’associe pas — qu’on pouvait croire utile de renvoyer l’affaire, mais qu’il était nécessaire de la renvoyer au premier jour, c’est-à-dire sans date déterminée, parce que dans huit jours la procédure de revision ne sera pas terminée.
» Mais j’ajoutais : Nous avons des adversaires dont nous avons tout à redouter. Que feront-ils pendant ces huit jours ? A quelles machinations auront-ils recours pour que cet homme reste encore dans un cachot, incapable de parler, menacé peut-être ? Je ne veux pas de ces huit jours. Voilà ce que je disais.
» Hier soir, le parquet se ralliait à mes idées. Seulement, dans l’intervalle, on avait pris ses mesures pour demander à la justice civile de livrer le colonel Picquart à la justice militaire dont on est plus sûr.
» Je dis qu’il était nécessaire — et j’en prends toute la responsabilité — de dénoncer publiquement et à la barre du tribunal les procédés qui m’inquiètent et que j’ai le droit de signaler à l’attention publique. »
Ensuite, il fait l’historique de la prévention, à peu près ainsi que je l’ai tracé, en introduction au présent article.
Puis, quant à la nature des faits visés par l’accusation, il invoque le témoignage de M. de Pellieux à l’instruction, dont j’ai aussi précédemment parlé ; discute la connexité des délits imputés aux deux prévenus, contrairement à la thèse du Parquet et conclut :
« Voilà ce que je voudrais plaider, que quand un homme mis dans les plus grands dangers par les menaces du colonel Henry, qui était alors le faussaire, qui poursuivait de sa haine intéressée le lieutenant-colonel Picquart, que quand cet homme, le lieutenant-colonel Picquart, va chez un avocat, il n’a pas commis un acte d’espionnage. Et je suis bien tranquille.
» L’opinion publique, rien que par ces courtes explications, sera fixée sur ce que représente l’inculpation dont le colonel Picquart est l’objet depuis deux mois. Ici, vous voyez que j’arrive au sujet même qui nous occupe.
» Quel étrange procès ! C’est pour cela qu’on a arrêté cet homme avec cette mise en scène que vous savez ; c’est pour cela qu’on l’a poursuivi, qu’on l’a livré aux plus infâmes et plus abjectes calomnies, car partout on a imprimé qu’il était un espion et un traître et que c’était pour cela qu’il était entre les mains de la Justice !
» Et cela, quand les faits ont été publiquement expliqués devant la cour d’assises de la Seine, quand c’est M. Picquart lui-même qui a fait connaître les conditions dans lesquelles ils se sont produits, quand il a comparu déjà devant un conseil d’enquête où l’autorité militaire avait considéré comme si dérisoire la prévention actuelle qu’on ne lui en avait même pas demandé compte !