» Vous verrez ce qui s’est passé devant le conseil d’enquête. Il n’est pas question de ces communications du dossier Esterhazy. Tout le monde sait bien en vérité que la prévention n’était qu’un prétexte. Tout le monde sait bien que la détention du colonel Picquart n’avait qu’une cause, c’était la présence de M. Cavaignac au ministère de la guerre.

» Tout le monde sait bien que l’arrestation du colonel Picquart avait pour but de fermer la bouche à l’homme qui disait que la pièce de 1896 était un faux, dans cette admirable lettre qu’un sinistre événement a singulièrement illustrée.

Et aujourd’hui on remettrait l’affaire ! Et on livrerait, on abandonnerait « cet homme-là » à la justice militaire — au péril ! Alors qu’il n’a même pas pu obtenir encore que soit fixée, judiciairement, la date pour laquelle seront assignés ses diffamateurs ? Veut-on donc, hélas, croupir éternellement dans ces pestilences dont s’empoisonne le pays... et que la France ne soit plus la France, et que c’en soit fait de la République ?


⁎ ⁎

Après que Me Jules Fabre, en quelques phrases sobres et émues, s’est associé au vœu de Labori ; alors que le tribunal s’apprête à se retirer dans la chambre des délibérations, voici que le lieutenant-colonel Picquart se lève.

C’est l’incident de la journée la simple et cependant solennelle déclaration qui va déjouer bien des ténébreuses hantises.

Dans ses habits modernes, sous sa redingote noire de « disgracié », le Monsieur qu’insultèrent, à tour de rôle, M. le lieutenant-colonel Henry et M. le général de Pellieux, porte vraiment le cœur d’un paladin, de quelque chevalier mystique, vainqueur de monstres.

Sans recherches, sans réflexion, du simple effet de sa loyauté, sous l’impulsion du destin qui le guide, il va dire — léguer, peut-être — les mots magiques qui le devront rendre invincible, ou graver son image ressemblante dans la mémoire des hommes.

Je sollicite, moi aussi, le jugement immédiat. D’autant plus que c’est seulement tout à l’heure, ici, que j’ai appris l’abominable inculpation dont je suis l’objet. On me l’avait annoncé... je n’avais pas voulu le croire !

Il me sera facile de me justifier.