Mais c’est peut-être la dernière fois que je parle en public : je coucherai probablement ce soir au Cherche-Midi. Donc, je tiens à dire que si je trouve, dans ma cellule, le lacet de Lemercier-Picard ou le rasoir d’Henry, ce sera un assassinat. Je n’ai aucunement l’intention de me suicider : CE SERA UN ASSASSINAT.
L’émotion que soulèvent ces paroles est inouïe. La retraite du tribunal, la suspension de l’audience permettent la parole, le geste. Comme submergés, MM. Gonse et de Pellieux ont disparu. Et sans tumulte, sans cris, d’une irrésistible poussée, le prétoire est envahi.
Il y a des larmes sur de mâles visages ; des mains, de toutes parts, se tendent un murmure d’exclamations affectueuses s’élève, monte. Et cette manifestation presque muette est saisissante au suprême degré.
Mais, après un quart d’heure, elle se doit interrompre : voici le tribunal.
Et voilà son arrêt:
« Attendu qu’à supposer établis dans leur matérialité et leurs effets légaux les faits qui font l’objet de la prévention, les circonstances dans lesquelles se présente actuellement l’affaire exposeraient le tribunal, s’il la retenait à son audience de ce jour, à ne pas apprécier sainement et équitablement la portée des actes reprochés au prévenu.
» Par ces motifs, renvoie au premier jour. »
— Vive Picquart !
Le cri a jailli, spontané, de toutes les poitrines ; les rares contradicteurs s’étant soustraits à la vue, trop pénible, d’une telle abomination de la désolation.
Car ils n’ont rien à redouter... et ils le savent ! Au contraire de ce qu’eux faisaient, il y a sept mois, ils ne sont ni injuriés, ni cognés, ni désignés charitablement aux fureurs de l’ignorance. Même un avocat s’époumonant à crier : « Vive l’armée ! » par manière de défi, croyait-il, est tout décontenancé de voir que personne ne songe à lui chercher noise ; qu’on l’envisage avec bonhomie.