I

Avez-vous, parfois, dans les bois tout pleins d’angoisse, dans les ténèbres accrues de la dernière heure, dans le frisson pénétrant de l’invisible, vu se lever la tremblante aurore, effacée et transie comme une tourterelle mouillée ?

Par-dessus le silence attentif, ce n’était rien d’abord, qu’une pâleur, une touche lactée, un reflet d’albâtre sous les voiles d’ombres — telle qu’une lampe venant de très loin à travers le brouillard.

Mais la lueur ne demeurait pas centrale, s’étendait, envahissait tout le ciel. Les objets devenaient distincts ; un murmure tombait des cimes, montait du sol. Délivrée de son deuil nocturne, la terre s’éveillait ingénue, puérile, avec l’enfance de la journée.

Lorsque, soudain, la première flèche dardait, vibrante, de l’arc d’or. Et l’immense hosannah retentissait, traduisant l’allégresse des instincts et des âmes, devant la lumière libératrice, divine chasseresse des doutes, des traîtrises et des effrois !

Rentrez dans vos trous, les hiboux, et dans vos tanières, les bêtes puantes : voici le jour !

C’est à cette sensation d’affranchissement qu’il faut se reporter, pour bien comprendre les phases par lesquelles nous a fait passer la séance initiale de la Cour de cassation.

A l’inverse du cours réel des heures, on était entré dans de la pénombre et on est ressorti dans de la clarté. Pour la première fois, depuis longtemps, on respirait à l’aise ; on se sentait, dans les yeux, une autre flamme que celle de l’ironie ou de la colère.

De la joie ? Non, ce serait banal. Un sentiment de bien plus austère beauté, un orgueil grave ; un contentement à se dire qu’au delà des partis, qu’au delà des passions, un acte de justice venait prouver au monde qu’on n’était tout de même pas Byzance...