Et puis que la monstrueuse erreur, que l’abominable crime allait être réparé.

On voudra bien reconnaître que, m’élevant contre l’irrégularité commise au procès de 1894 ; contre le simulacre d’action judiciaire intentée à Esterhazy ; contre le système d’étouffement appliqué au procès Zola, je ne me suis prononcée que rarement, et avec réserve, sur le fond même de l’affaire.

On peut donc m’en croire aujourd’hui ; s’en fier à ma prudence autant qu’à ma loyauté, si j’écris, si je m’écrie : « Alfred Dreyfus est innocent ! C’est un innocent que l’on a arrêté, jugé, condamné, dégradé, expédié au bagne, isolé du restant des humains, un innocent, un innocent, UN INNOCENT ! »

Car voilà tout d’abord, péremptoirement, ce qui ressort de l’audience d’hier.


⁎ ⁎

On sait le décor : la vaste salle tapissée de bleu, fleuronnée de fers de lance ; le plafond aux lourds caissons ; les trois fenêtres de droite à vitres claires, dont s’entrevoient les vitraux de la galerie Saint-Louis ; les trois croisées de gauche, sur l’une des cours intérieures, bientôt embuées par la chaleur, à paraître dépolies.

En fer a cheval, au fond, les conseillers qui siègent, barbes grises, fronts chauves pour la plupart ; la physionomie impénétrable et imposante de M. le président Lœw ; le profil caractéristique et vivace de M. le procureur général Manau. Au premier rang des bancs réservés au barreau, Mes Demange, Labori, Albert Clemenceau.

Là-bas, sous le Christ, à la droite du Président (dont la gauche demeure déserte en raison de la maladie d’un des juges), un homme brun, robuste, au collier de barbe noire, et qui lit — d’une voix posée.

Rien ne saurait rendre, en toute exactitude, la sérénité de l’endroit la modération des termes employés ; l’effet de ce discours sans gestes et sans commentaires.

Devant M. Bard, le rapporteur, il y a un carton vert, un carton de bureau dans lequel il puise. Au dos, à chaque extrémité, est un double scellé, où la cire écarlate met comme deux taches de sang.