Puis, un public qui se tait, respectueux ; chutant lui-même qui trouble le calme du moindre bruit ; désireux qu’il est d’entendre, de ne perdre aucune bribe des révélations qui se succèdent.

Plusieurs, par suite des controverses successives, nous sont devenues familières, mais elles se complètent, s’aggravent, de détails inconnus.

C’est ainsi que l’on peut suivre, point par point, l’animosité contre le « juif », sorti neuvième, sur quatre-vingts, de l’École de guerre ; intelligent, riche, ambitieux...

Tant que pas soupçonné, on se contente de le haïr ; dès que désigné à peine, sur une vague ressemblance d’écriture, on en fait une proie, une chair à épreuves !

C’est Henry, faussaire et faux témoin ; c’est du Paty, génial inquisiteur ; ce sont les subalternes, les égaux, les chefs, soit complices, soit dupes, qui n’en veulent plus démordre. Jusqu’au général Gonse, avec son air de brave homme, qui dit à Picquart (ainsi qu’il ressort de la deuxième lettre de celui-ci au Garde des Sceaux) :

— Eh bien, voyons ! qu’est-ce que ça peut vous faire que ce juif soit à l’île du Diable ?

— Mais s’il est innocent !

— Ça va faire une histoire ! Vous n’avez qu’à ne rien dire, on ne le saura pas.

Ce à quoi le jeune officier riposte :

— Quoi qu’il en doive advenir, mon général, je n’emporterai pas ce secret-là dans la tombe.