C’est quand il a prié la Cour de vouloir bien ne pas annuler sans examen. Si toutes les calomnies, déversées en abondance, avaient un atome d’exactitude, ce serait, cependant, le but suprême. Les trente-sept millions qu’alloue délibérément M. Judet à ses adversaires n’étaient, la chose est évidente, pas versés à d’autres fins.

Or, M. Bard se rencontre là-dessus avec tous les gens qui réfléchissent ; qui veulent qu’au moins la crise soit féconde et qu’il en naisse un résultat d’intérêt commun.

Le sort de Dreyfus préoccupe, bien certainement, en raison de l’iniquité dont il fut victime et des souffrances qu’il endura. Mais son salut, sa libération, s’ils sont l’essentiel, ne sauraient suffire à l’étendue de notre effort.

Il ne s’agit pas de triompher, d’avoir raison. La joie en est permise, quand la lutte fut aussi dure ; seulement, il ne faut pas s’y attarder. Ce serait enfantin. Et elle ne saurait être au niveau de l’aventure, que lorsque nous aurons atteint le but réel — qui est de convaincre.

La réussite dans l’ombre ne nous dit rien.

« Ce ne serait pas la vraie justice, dit M. Bard ; la vraie justice est celle qui exige la lumière, la lumière complète, alors surtout qu’il s’agit d’une affaire où sont en jeu les intérêts les plus hauts ».

Et il conclut à l’enquête, la sollicite. Il faut que la Cour, pour statuer, ait communication de toutes les pièces et de tous les dossiers.

« Il n’est pas possible que ce soit l’autorité militaire qui soit juge... Il faut que ces preuves soient examinées avec d’autres yeux et un esprit libre de toute idée préconçue... Ce serait vous faire injure que de penser que vous pouvez vous dérober. Il y a eu déjà assez de défaillances dans cette trop longue série d’incidents déplorables. »

Grand, maigre, le parler doux, le geste sobre, la physionomie grave, l’air ascétique, dans sa robe noire aux plis flottants, Me Mornard dépose, au nom de madame Dreyfus, des conclusions.

Et, sur la gauche, tout blanc, avec ses cheveux crespelés retombant en arrière, sa barbe frisée à l’angle épointé, ses gros sourcils, son teint de vigneron, M. le procureur général Manau se lève.