Et j’ai fait, comme un pèlerinage, visite à ces maisons, tant pour en connaître les habitants que pour savoir — hors la logique et l’esprit d’examen inhérents à l’étude — ce qui avait pu les déterminer à une attitude si particulière, étant donnés les anciennes prudences traditionnelles de l’Université et les terribles assujettissements de la vie de province.

Puis la Libre Parole, à l’occasion de cette même attitude, les ayant traités de « clique » et d’ivrognes (sans compter de vendus), il me paraissait naturel de m’assurer, de visu, de leur profonde abjection.

Et j’ai commencé, par le cadet, le dernier venu dans la pléiade, comme âge, comme nomination, comme arrivée, le plus tard marié, le plus tard père de famille : Jacques Cavalier, professeur de chimie.


⁎ ⁎

Dans une maison modeste, un intérieur fort simple, comme il sied au début de la vie à des êtres qu’attend l’avenir, à une mentalité toute absorbée par les grands problèmes extérieurs.

Sur le tapis, un bébé joufflu qui se roule, se dresse, retombe sans mot dire, avec l’invincible patience des naissantes volontés. Au mur, un portrait d’homme : Georges Cavalier qui fut le camarade de Jules Vallès au pays latin ; Georges Cavalier qui fut Pipe-en-Bois, mais qui fut aussi (on a parfois négligé de le dire) un ingénieur du plus haut mérite, un spécialiste de réelle expérience et de vaste savoir.

Sa veuve demeura seule avec quatre enfants, aujourd’hui élevés et dignes de son vaillant effort maternel : deux filles dans l’instruction, l’aîné des fils dans l’industrie, le plus jeune que voici devant moi.

C’est un être d’énergie et de persévérance, il n’y a pas à s’y tromper, avec sa face brune aux méplats accentués, ses cheveux drus et ras, sa barbe en fer à cheval courte et couleur d’encre, ses yeux flambants. En tout lui est quelque chose d’ascétique et de violent, mais d’une violence calme, si l’on peut accorder ces deux mots, réfléchie, disciplinée.

Sur la nef de l’église en face de qui donnent les croisées, son geste se détache précis, absolu. Il explique que de voir Scheurer-Kestner, le savant qu’il vénère et le citoyen qu’il estime, se lancer dans cette voie de la revision, l’a induit, non par puérile imitation mais par virile confiance, à pareil geste.

Il dit sa foi républicaine ; tandis qu’à la paroi voisine une lithographie de M. Grévy évoque le souvenir du seul Président, avant M. Loubet, qui ait été, de fait et d’allures, sincèrement républicain.