Des légendes couraient sur le « château », resté fermé et vide, parce que hanté, prétendaient les commères, lorsqu’il y a quatorze ans, le locataire actuel le visita.

Quelle âme y revenait ? On ne sait trop. Celle de Volney, disaient les uns, le château de Maurepas communiquant avec le Gros-Chêne par un souterrain qui permettait au proscrit d’alterner entre ses deux refuges. Celle de Napoléon III, disaient les autres, qui, simple prince, et prince sans argent, logea dans cette demeure et fit des dettes en ville — détail qui rend la version de son séjour tout à fait vraisemblable ?

Encore une fois, on l’ignore. Le spectre, si spectre il y eut, plus galant que certains paladins dont je parlerai tout à l’heure, se fit sans doute scrupule de faire pâlir d’effroi la grâce radieuse de la nouvelle châtelaine. Puis quatre beaux enfants survinrent dont les cris eurent mis en fuite tous les esprits de ténèbres.

Et le bonheur régna ici, treize années durant.

M. Basch me conte ces choses d’une voix nuancée et aisée, dans le cabinet tapissé de livres où l’image de Gambetta fait pendant à un admirable profil de Gœthe vieilli.

J’observe le maître de céans, tandis qu’il parle.

Il vaut la haine. Elle lui convient comme un gant. C’eût été outrage qu’il ne la recueillît point — la haine succulente, savoureuse, délicieuse, hommage enivrant et involontaire à la cuistrerie, de la muflerie !

Car il est bien un patricien de la pensée, un intellectuel, un « esthète »... tous les termes injurieux dont se revanche la vulgarité lui sont applicables.

De taille moyenne, mince, brun, la barbe noire et la main blanche également soignées, élégant sans effort, éloquent sans emphase, il se trouve fatalement, comme Picquart, désigné à l’exécration de tous les disgraciés, de tous les estropiés de corps ou d’esprit.

Une seule chose, en lui, prête à rire, mais là, bien : l’envie folle qu’il eut d’être militaire, toutes les peines qu’il prit pour aboutir — né en Hongrie, venu en France à l’âge de deux ans, naturalisé dès que la loi le permit — à être le seul professeur de son âge, de sa promotion, qui, ne bénéficiant ni de la loi de 1889, ni même de l’engagement décennal, serait appelé, en cas de guerre, sous les drapeaux !