A la croisée, l’interpellé se pencha :

— D’abord, je vous défends de me tutoyer ! Ensuite, changez donc votre cri ; vous avez l’air de gâteux ! Criez Basch à l’eau ! c’est bien plus euphonique. Quant à mon cours, nous verrons ça !

Ils se dispersèrent. A l’heure habituelle, sur son passage, M. Basch trouva deux de ses collègues, de sentiment absolument opposé, mais qui méritent l’hommage pour leur noble intervention : MM. Rainaud et Jordan. Plus, M. Dottin (c’était bien avant le procès Zola, au moment de la lettre d’Andrade ; il n’avait pas encore pris position).

— N’allez pas par là : ils vous tueront !

— Ah ! par exemple !

Notez que la Vilaine, le quai, longent la façade du Palais. Basch s’engagea sous les cannes levées, parmi les clameurs d’ « A mort les Juifs ! » Derrière, les trois collègues s’efforçaient de le rejoindre, de le protéger. Il fut sauvegardé, sauvé par le prestige du courage ; entra, fit son cours, ressortit par la grande porte, regagna à pied sa maison, dans le lointain faubourg.

Ceci, je le tiens de témoins.

Alors, on attendit la nuit. Un millier d’individus s’en furent silencieusement de la ville, puis se précipitèrent sur la demeure où il n’y avait qu’un homme, quelques femmes, des enfants.

On m’a assuré que trois prêtres en robe marchaient en avant de la colonne. Je ne voudrais pas le croire : ce serait trop hideux !

La foule se rua sur les grilles, qui résistèrent. On tenta alors de forcer d’autres issues. En désespoir de cause, les fenêtres furent lapidées, trouées : des pierres comme les deux poings, conservées en reliques, attestent de la sauvagerie, du désir de tuer des assaillants.