Il récite, de mémoire, les lettres du général Gonse au colonel Picquart ; qu’à l’insu de ce dernier lui a communiquées M. Leblois, et que l’Aurore a publiées ce matin. Une phrase fait tressaillir l’auditoire : « Au point où vous en êtes arrivé de votre enquête, il ne s’agit pas d’éviter la lumière, bien entendu, mais il s’agit de savoir comment l’on arrivera A LA MANIFESTATION DE LA VÉRITÉ. »
Et Georges Picquart de répondre avec une rare intuition :
Mon général,
» Je vous ai déjà averti que nous courions à un grand scandale, à un gros bruit où nous n’aurons pas le beau rôle si nous ne prenons pas les devants. Le numéro de l’Éclair d’aujourd’hui confirme mes appréhensions : car, si nous attendons encore, le scandale est là : nous n’arriverons pas avant. »
M. Casimir-Perier ex-président de la République, lequel n’a pas dédaigné d’obéir à la convocation légale méprisée et déclinée par tant de témoins militaires, se fait acclamer pour une parole qui, à cet égard, en veut dire long :
— Je suis un simple citoyen au service de la justice de mon pays.
Pour le reste, il se retranche derrière le secret professionnel.
M. de Castro, sans rien savoir sur le fac-similé du bordereau publié par le Matin, a reconnu de suite, aucune hésitation n’étant permise, l’écriture de Walsin-Esterhazy.
Et nous sortons. On se bat dans les couloirs. Le calme d’hier ne pouvait durer : « c’était scandaleux. » On y a paré.
Le Palais se trouve soudain envahi par une cohue qui m’est familière. Il y a là-dedans des visages de connaissance — les « allumeurs » — qui, sous mon regard, détournent les yeux, gênés. Pourquoi ? Les pauvres diables ! Il faut bien que tout le monde mange !