M. de Comminges apparaît, disparaît. Et M. le lieutenant-colonel Henry lui succède. Sa main levée prête serment de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité, sans haine et sans crainte...

Une sorte de colosse trapu, épais et lourd ; congestionné, dit-il, par la fièvre ; et qui, de fait dans cette atmosphère tropicale, semble grelotter sous sa lourde capote. Les cheveux, taillés en brosse, la moustache sont bruns ; le regard, sans flamme, a cependant comme une lueur madrée. Le torse penché sur la barre, étayé de ses fortes mains, il tend l’oreille, un pli d’attention entre les sourcils durs ; ne répond qu’à bon escient, comme s’il traversait un gué, aux pierres oscillantes.

Ce que l’on comprend le mieux, c’est qu’il se considérait comme le successeur moral du colonel Sandherr, en fonctions lors de l’affaire Dreyfus ; comme l’héritier direct de ses intentions ; comme le gardien de la « chose jugée » et des intérêts du Bureau, contre toute expertise ultérieure susceptible d’éclaircir le mystère de 1894.

Le chef d’ensuite, le lieutenant-colonel Picquart, du seul fait d’être sur la trace, était l’ennemi.

Il le hait : cela se sent, se devine, se perçoit dans le choix des termes et jusque dans l’emploi des silences...

M. Besson d’Ormescheville, le rapporteur de l’affaire Dreyfus, des chaussons de lisière aux pieds, un képi sur une face ouatée de flocons blancs, s’avance, salue, se retire.

— La question ne sera pas posée.

Après lui s’égrène ainsi, muettement, le groupe dit du premier Conseil de guerre. Le commandant Ravary, qui fut le rapporteur du second, lors du procès Esterhazy, confirme que le document « libérateur », renvoyé par ce dernier, était bien la pièce secrète « Ce canaille de D... » ; puis, en veine d’abandon, déclare délibérément qu’il n’a pas enquêté sur les promenades anormales dudit papier — faute de temps — ce qui soulève quelque surprise.

M. le général de Pellieux, petit, grisonnant, l’air troupier, doué d’une rare intelligence et d’une facilité d’élocution non moins remarquable, sent où le bât blesse quant à son rôle personnel : vient tenter d’expliquer le néant de son action envers Esterhazy, et en profite pour renouveler le réquisitoire que fut le rapport Ravary contre le colonel Picquart.

Et quand Albert Clemenceau lui demande pourquoi il a fait perquisitionner chez Picquart témoin, plutôt que chez Esterhazy accusé, il va jusqu’à répondre :