LA JOURNÉE DE LA MENACE
16 février.
Comme l’on pouvait s’y attendre, voilà le sabre tombé dans la balance, et l’emportant de tout son poids ! La Force n’aime pas la controverse, atteinte à sa suprématie !
Une légère discussion au début, entre Leblois et M. de Pellieux (celui-ci s’appliquant à démontrer, par la nature des pièces énumérées dans le bordereau, qu’Esterhazy n’en pouvait être l’auteur), a amené le général, très discret, très expert, à employer un argument oratoire dont le sens et l’intention n’échapperont à personne — pas même aux intéressés qu’on suppose un peu trop simples, à la fin !
Personne ne souhaite la guerre, tout le monde la craint : en Allemagne comme en France. Mais de là à supporter que le spectre en soit tiré de l’armoire aux Croquemitaines et intervienne soit dans la presse dite patriote, soit dans des harangues forcenées, soit ici, aux débats, dès qu’est supposée la moindre velléité d’indépendance, ah ! non !
Le jour où quelque pauvre diable, chauffé à blanc, attenterait à la paix du monde, on s’expliquerait là-dessus, pour savoir qui lui a glissé, dans la main, la trique ou le caillou.
Mais, quant aux jurés, c’est suffisant que, tous les jours, leurs noms, professions et adresses soient publiés — et, sans doute, bientôt après et selon leur verdict, la façon de s’en servir ! — sans qu’un officier supérieur y vienne joindre l’avis que « le danger est peut-être plus proche qu’on ne le croit » et que « c’est à la boucherie » que l’on conduira leur fils !
Sous-entendu : si vous admettez qu’on puisse douter de l’infaillibilité des chefs ; si vous acquittez M. Zola.
Si ce n’est pas ce qui s’appelle une grande manœuvre, je veux bien être pendue !
Les petites manœuvres de M. Teyssonnières, moins brillantes, n’ont pu éblouir personne et ont jeté un vilain jour sur le tréfonds de son âme.