Vous pensez si le président le reconduit !
C’est le tour de M. Lalance, député protestataire au Reichstag.
— Au Reichstag ! Encore un étranger bafouille une vieille baderne, dans mes environs.
Évidemment : il est Alsacien. Mais on sait que cette origine est en baisse depuis l’intervention de M. Scheurer-Kestner.
Ce que dit M. Lalance ? Écoutez : c’est intéressant.
— Monsieur le Président, je prends la liberté de donner à messieurs les jurés quelques indications sur les origines de cette affaire. Je crois que c’est une question qui n’a pas été présentée ici et qui a quelque intérêt.
» J’ai connu les familles Sandherr et Dreyfus, c’est-à-dire celles de l’accusateur et de l’accusé ; j’ai vécu avec elles, je les ai vues de près. Sandherr père était un protestant qui s’était fait catholique ; il avait l’intolérance des néophytes.
» En 1870, au moment de la guerre, des bandes dirigées par lui parcouraient les rues en criant : « A bas les Prussiens de l’intérieur ! » Ces Prussiens, c’étaient les protestants et les juifs. Ces cris n’eurent aucun écho : les protestants, les juifs et les catholiques ont fait tous également leur devoir pendant et après la guerre. Il n’y a pas, en Alsace, de divisions religieuses, pas plus qu’il n’y a de divisions politiques. Lorsqu’en 1874, on fut appelé à envoyer des députés à Berlin, ce fut un juif qui proposa la candidature de l’évêque de Metz ; ce sont les curés qui ont fait nommer les députés protestants.
» M. le colonel Sandherr, que je connaissais depuis son enfance, était un bon militaire, un brave et loyal citoyen, mais il avait hérité de son père l’intolérance. De plus, en 1893, il fut atteint de la maladie cérébrale dont il devait mourir trois ans après.
» Il fut envoyé cette année-là à Bussang, dans les Vosges, pour y faire une cure. Pendant son séjour, il y eut, à Bussang, une cérémonie patriotique, la remise du drapeau au bataillon de chasseurs à pied. Tous les baigneurs s’y rendirent. Auprès d’eux, il y avait un juif, Alsacien sans doute, qui pleurait d’émotion.