» Le colonel Sandherr se retourna vers ses voisins et leur dit : « Je me méfie de ces larmes. » Ces messieurs lui demandèrent d’expliquer sa pensée, et ils lui dirent : « Nous savons qu’il y a dans l’armée des officiers juifs qui font bien leur devoir, qui sont patriotes et intelligents. » Le colonel Sandherr répondit « Je me méfie de tous les juifs. »

» Voilà l’homme, messieurs les jurés, qui a dirigé l’accusation. On peut supposer qu’il s’est laissé diriger par la passion plutôt que par la justice.

» Quant à la famille Dreyfus. »

Mais le président coupe court.

Et Labori donne lecture de la magnifique page que voici et dont le signataire est M. Gabriel Séailles, professeur de philosophie à la Sorbonne :

« Pourquoi j’ai signé ? Homme d’étude, je ne puis apporter ici que le témoignage d’une conscience libre et sincère. Après le procès de Dreyfus, l’idée ne m’est pas venue un instant de mettre en doute la légalité de l’arrêt rendu contre lui.

» Je ne voudrais pas diminuer l’initiative de M. Zola, mais ce n’est pas lui qui a ouvert le débat : c’est l’inconnu qui a transmis à un journal du matin le fac-similé du fameux bordereau.

» Ce jour-là, la question a été portée devant l’opinion publique. Il a été fait appel à la conscience de chacun de nous. On n’échappe pas à la logique des faits.

» D’autres événements ont surgi, d’autres documents nous ont été présentés. On nous a montré une écriture qui, de l’aveu de son auteur, offrait avec celle du bordereau une effrayante ressemblance ; nous avons assisté à un procès dont la marche nous a étonnés.

» Les témoins s’y changent en accusés. Nous avons lu un acte d’accusation qui nous a déconcertés, parce que nous y avons vainement cherché ce que nous croyions y trouver. On peut se condamner au silence, on ne peut s’empêcher de penser.