» En dépit que j’en eusse, mon esprit travaillait sur les données qui lui avaient été fournies et mes idées se résumaient en ce dilemme, de deux choses l’une, ou Dreyfus a été condamné sur le bordereau, c’est-à dire sans preuves, ou il a été condamné sur des pièces secrètes non communiquées à la défense, c’est-à-dire illégalement.
» Ce jugement presque involontaire m’est tombé lourdement sur le cœur. Si la loi, qui est notre garantie à tous, que nous pouvons avoir à invoquer demain, doit être toujours respectée, ne doit-elle pas l’être surtout quand, dans un individu, ce sont des milliers d’individus qu’on prétend condamner et déshonorer.
» Comment j’ai été amené à signer une protestation ? Le voici :
» Je venais de corriger une leçon de morale, faite par un étudiant. J’avais dit à ces jeunes gens ce que tous, j’en suis assuré, vous voulez qu’on leur dise : que la personne humaine est sacrée, que la justice est intangible, qu’elle ne peut être sacrifiée ni à la passion, ni à l’intérêt de quelque nom qu’on le décore.
» Pour la bonne foi de M. Zola, les épreuves même qu’il subit suffisent à l’attester ; il a agi avec son tempérament à la façon d’un homme qui est enfermé dans une chambre où l’air devient étouffant, se précipite sur la fenêtre et au risque de s’ensanglanter, enfonce la vitre pour faire un appel d’air et de lumière. »
C’est rudement beau ! Si beau que l’assistance daigne écouter, rend l’hommage involontaire du silence.
M. Duclaux, membre de l’Institut, directeur de l’Institut Pasteur, l’écrivain auquel sont dues les admirables Lettres d’un Solitaire que publia le Siècle, dit qu’il signa parce qu’il jugea utile « qu’un groupe d’hommes libres vînt attester que les débats du procès Esterhazy n’avaient pas dissipé l’obscurité du premier procès et qu’il était nécessaire de faire la lumière ».
M. Anatole France, membre de l’Académie française, l’incomparable styliste, l’incomparable ironiste, qui ne dédaigne pas de joindre à un subtil talent, d’insoupçonnées et exquises sensibilités, vient déclarer qu’à son avis Zola « a agi avec courage, pour la justice et la vérité, dans le sentiment le plus généreux ».
Et madame de Boulancy ?
Elle ne vient pas : elle a trop peur.