Tout porte à croire que quelques années après, vers 827, Frontin reçut le titre, sinon de consul ordinaire, du moins de consul remplaçant, ou subrogé (suffectus). Son nom, il est vrai, ne figure point dans les fastes; mais on sait que de tous les consuls, dont le nombre dépendait souvent du caprice de l'empereur, les deux premiers seuls donnaient leur nom à l'année, et étaient inscrits sur ces monuments chronologiques. Élien le tacticien, contemporain de notre auteur, lui donne, dans la préface de son livre, le titre de personnage consulaire. D'ailleurs, il fut envoyé en Bretagne comme gouverneur. Or Petilius Cerialis, son prédécesseur immédiat dans ce gouvernement, et Julius Agricola, son successeur également immédiat, avaient tous deux été consuls avant d'être mis à la tête des armées romaines dans cette province[3]; et leurs noms ne sont pas non plus dans les fastes. Il est donc naturel de penser que Frontin, avant de recevoir la même charge, avait été, lui aussi, promu à la dignité de consul. Selon le calcul des chronologistes, Cerialis serait allé en Bretagne en 824, et Frontin lui aurait succédé en 828. Voici comment Tacite s'exprime sur ces deux personnages: «Dès qu'avec le reste du monde la Bretagne eut reconnu Vespasien, de grands généraux, d'excellentes armées parurent, les espérances des ennemis diminuèrent, et aussitôt Petilius Cerialis les frappa de terreur en attaquant la cité des Brigantes, qui passe pour la plus populeuse de toute la Bretagne: il livra beaucoup de combats, et quelquefois de très sanglants; la victoire ou la guerre enchaîna la plus grande partie de cette cité. Et lorsque Cerialis eût dû accabler par ses services et sa renommée son successeur, Julius Frontinus en soutint le fardeau: grand homme autant qu'on pouvait l'être alors, il subjugua, par les armes, la nation vaillante et belliqueuse des Silures, après avoir, outre la valeur des ennemis, triomphé des difficultés des lieux[4].» Ce passage est assez explicite sur le mérite de notre auteur comme homme de guerre, pour nous dispenser de toute réflexion.
Remplacé en Bretagne par Agricola, vers 831, Frontin était sans doute de retour à Rome depuis cette époque, et, mettant à profit l'expérience qu'il avait acquise dans ses récentes expéditions, il écrivait sur l'art militaire, lorsque l'empire échut à Domitien, en 834. Sous ce règne parut le recueil des Stratagèmes: la preuve en est dans la complaisance avec laquelle il signale, en termes louangeurs, les excursions de ce prince sur les frontières des Germains, et ses prétendues victoires. Mais, avant de mettre au jour cet ouvrage, il en avait publié d'autres où étaient exposés les principes de l'art militaire: sa pensée, qui avait été de justifier ultérieurement chacune de ses théories par une série de faits analogues, est nettement exprimée par les premiers mots de sa préface. Dans le Mémoire sur les Aqueducs, il rappelle encore qu'il est auteur de plusieurs ouvrages: «In aliis autera libris, quos post expérimenta et usum composui, antecedentium res acta est.» Végèce et Élien nous fournissent des indications tout aussi précises. Le premier, après avoir parlé de l'art et de la discipline militaires, qui ont assuré aux Romains la conquête du monde, ajoute: «Necessitas compulit, evolutis auctoribus, ea me in hoc opusculo fidelissime dicere, quæ Cato ille Censorius de disciplina militari scripsit, quæ Cornélius Celsus, quæ Frontinus perstringenda duxerunt.» On ne saurait trouver un éloge plus complet en peu de mots, que dans cet autre passage du même écrivain: «Unius ætatis sunt, quae fortiter fiunt; quæ vero pro utilitate reipublicæ scribuntur, æterna sunt. Idem fecerunt alii complures, sed præcipue Frontinus, divo Trajano ab ejusmodi comprobatus industria.» Élien, dans son épître dédicatoire à l'empereur Hadrien, rapporte «qu'il a passé quelques jours à Formies, auprès de Nerva, et que là il s'est entretenu avec Frontin, homme très versé dans la science des armes, s'appliquant également à la tactique des Grecs et à celle des Romains.» On lit encore quelques lignes plus bas: «L'art d'ordonner les troupes suivant les préceptes tracés par Homère, est le sujet des ouvrages de Stratoclès, d'Hermias, et de Frontin, personnage consulaire de notre temps.»
Pline le Jeune, en rendant compte d'un procès important, dit que
Frontin était savant jurisconsulte, et qu'il lui demanda des avis:
«Adhibui in consilium duos, quos tunc civitas nostra
spectatissimos habuit, Cornelium et Frontinum.»
Tant que régna Domitien, alors qu'un homme distingué ne se mettait pas impunément en lumière, Frontin vécut dans la retraite, partageant son temps entre le séjour de Rome et celui d'une villa qu'il possédait à Anxur (Terracine), lieu charmant, si nous en croyons Martial, dont les vers suivants nous apprennent que notre auteur n'était point étranger au culte des muses:
Anxuris aequorei placidos, Frontine, recessus,
Et propius Baias, litoreamque domum,
Et quod inhumanæ Cancro fervente cicadæ
Non novere nemus, flumineosque lacus;
Dum colui, doctas tecum celebrare vacabat
Pieridas: nunc nos maxima Roma terit.
(Lib. X, epigr. 58)
Grâce au même poète, nous savons que Frontin a été une seconde fois consul:
De Nomentana vinum sine fæce lagena,
Quæ bis Frontino consule plena fuit.
(Ibid., epigr. 48)
Poleni conjecture que ce fut sous Nerva, en 850; il ne doute même pas que Frontin n'ait obtenu une troisième fois cette dignité, sous Trajan, et alors comme consul ordinaire, l'an 853. Il fonde son opinion sur une dissertation du philologue et médecin Morgagni, son collègue dans le professorat, à Padoue, qui s'est livré aux plus laborieuses recherches pour prouver que dans les fastes consulaires, au lieu de M. Cornelius Fronto, placé après Ulp. Trajanus Augustus. on devrait lire Sex. J. Frontinus. Tillemont, qui a lu et pesé les raisons et arguments contradictoires du cardinal Noris et du P. Pagi sur ce sujet, a laissé la question indécise. Nous ferons comme lui; car nous avons hâte d'arriver aux derniers documents biographiques.