22 L'armée romaine ayant été partagée entre Fabius le dictateur, et Minutius, maître de la cavalerie, le premier sachant attendre les occasions, l'autre ne respirant que le combat, Hannibal s'établit dans une plaine qui séparait les deux camps; et, après avoir caché une partie de son infanterie dans des anfractuosités de rochers, il voulut provoquer l'ennemi en envoyant des troupes occuper une éminence voisine. Minutius sortit de ses retranchements pour les charger; alors, celles qui avaient été embusquées par Hannibal, s'élançant tout à coup, auraient détruit l'armée de Minutius, si Fabius, qui s'était aperçu du danger, ne fût arrivé à son secours[71].

23 Hannibal, étant campé près de la Trebia, qui séparait son camp de celui du consul Sempronius Longus, mit en embuscade Magon, avec des troupes d'élite, par un froid très vif; puis, afin d'attirer au combat le confiant Sempronius, il envoya des cavaliers numides voltiger près du camp romain, avec ordre de lâcher pied dès notre première charge, et de revenir par des gués qu'ils connaissaient. Le consul s'élança témérairement à leur poursuite; et ses soldats, encore à jeun, furent, dans cette saison rigoureuse, saisis par le froid en passant la rivière. Bientôt, quand ils furent engourdis, et épuisés de faim, Hannibal dirigea sur eux ses troupes, qui avaient pris à dessein leur repas, et s'étaient frottées d'huile auprès du feu. Magon, de son côté, fidèle aux ordres qu'il avait reçus, prit les ennemis en queue et en fit un grand carnage.

24 [72]Comme le lac de Thrasymène était séparé du pied d'une montagne par un chemin étroit qui conduisait dans le plat pays, Hannibal, simulant une retraite, franchit le passage et alla camper dans cette plaine; ensuite il embusqua des troupes, pendant la nuit, sur une colline qui dominait le défilé, et sur les côtés du chemin; et, au point du jour, profitant d'un brouillard qui le cachait, il rangea en bataille le reste de son armée. Flaminius, qui croyait l'ennemi en fuite, se mit à le poursuivre, s'engagea dans le défilé, et n'aperçut le piège qu'au moment où, attaqué à la fois de front, en flanc et par derrière, il périt avec toute son armée.

25 Le même Hannibal, ayant en tête le dictateur Junius, donna l'ordre à six cents cavaliers de se partager en plusieurs petites troupes, et d'aller, à la faveur de la nuit, alternativement et sans interruption, se présenter autour du camp de l'ennemi. Ainsi harcelés pendant la nuit entière, les Romains gardèrent leurs retranchements sans quitter leurs armes, battus par une pluie continuelle; et quand, accablés de fatigue, ils eurent reçu de Junius l'ordre de se retirer, Hannibal, sortant de son camp avec des troupes fraîches, s'empara de celui du dictateur.

26 Un semblable artifice réussit à Épaminondas, général thébain, contre les Lacédémoniens, qui avaient creusé des fossés à l'isthme de Corinthe, pour défendre l'entrée du Péloponnèse. Pendant toute la nuit il inquiéta l'ennemi avec quelques troupes légères, qu'il rappela vers la pointe du jour; et, quand les Lacédémoniens se furent aussi retirés, il fit soudainement avancer toute son armée, qui avait pris du repos, et fit irruption par les fossés mêmes, restés sans défense.

27 Hannibal, ayant rangé son armée en bataille près de Cannes, fit passer du côté des Romains six cents cavaliers numides, qui, pour inspirer moins de méfiance, livrèrent leurs épées et leurs boucliers. Ils furent placés à la dernière ligne de l'armée; mais, aussitôt que l'action fut engagée, ils tirèrent des épées courtes, qu'ils avaient cachées sous leurs cuirasses, prirent les boucliers des morts, et tombèrent sur l'armée romaine.

28 Les Iapydes envoyèrent de même au proconsul P. Licinius des paysans qui feignirent de se rendre à lui. Ayant été reçus, et placés vers les derniers rangs, ils chargèrent en queue les Romains.

29 Scipion l'Africain, ayant devant lui deux camps ennemis, celui de Syphax et celui des Carthaginois, résolut d'attaquer pendant la nuit le premier, qui contenait beaucoup de matières combustibles, et d'y mettre le feu, dans le but de tailler en pièces les Numides à mesure que l'épouvante les ferait sortir de leur camp, et d'amener en même temps dans une embuscade disposée à cet effet, les Carthaginois, qui ne manqueraient pas d'accourir au secours de leurs alliés. Un double succès couronna son entreprise.

30 Mithridate, dont le talent de Lucullus avait souvent triomphé, voulut se défaire de celui-ci par trahison, en subornant un certain Adathante, homme d'une force extraordinaire, qui, passant comme transfuge dans le camp des Romains, devait capter sa confiance et l'assassiner. L'entreprise fut conduite avec courage, mais sans succès. Reçu dans la cavalerie de Lucullus, cet homme fut l'objet d'une secrète surveillance, parce qu'il ne fallait ni se fier tout d'abord à un transfuge, ni en empêcher d'autres de déserter comme lui. Plus tard, lorsque, s'étant signalé par des services dans de fréquentes expéditions, il eut inspiré de la confiance à Lucullus, il choisit le moment où le conseil, congédié, laissait tout le camp dans le repos, et rendait le prétoire plus solitaire. Le hasard sauva Lucullus: car le traître, qui avait ordinairement un libre accès auprès du général quand celui-ci ne dormait pas, se présenta au moment où, accablé de veilles et de travaux, il venait de céder au sommeil. Quoiqu'il insistât pour entrer, ayant, disait-il, à lui communiquer une affaire importante et pressée, les esclaves, attentifs à la santé de leur maître, lui refusèrent obstinément la porte. Alors, craignant que sa démarche n'éveillât les soupçons, il alla vers la porte du camp, où l'attendaient des chevaux tout prêts, et retourna vers Mithridate, sans avoir pu accomplir son dessein.

31 En Espagne, Sertorius, ayant établi son camp près de Lauron, en face de celui de Pompée, et voyant qu'on ne pouvait aller au fourrage dans deux cantons, l'un voisin, l'autre éloigné des camps, voulut que ses troupes légères fissent de continuelles incursions dans le premier, et que pas un homme armé ne parût dans l'autre, jusqu'à ce que l'ennemi fût convaincu que le lieu le plus éloigné était le plus sûr. Aussitôt que les soldats de Pompée y furent allés, Sertorius, pour tendre des embûches aux fourrageurs, y envoya Octavius Grécinus, avec dix cohortes armées à la romaine, dix mille hommes de troupes légères, et deux mille cavaliers commandés par Tarquitius Priscus. Ces chefs s'acquittèrent habilement de leur mission: car, après avoir reconnu les lieux, ils embusquèrent leurs troupes, pendant la nuit, dans une forêt voisine, ayant soin de placer en première ligne les Espagnols, soldats agiles, et excellents pour les coups de main; plus avant dans la forêt, l'infanterie armée de boucliers, et plus loin encore la cavalerie, afin que le hennissement des chevaux ne trahît pas le piège. Ils reçurent tous l'ordre de rester en repos et de garder le silence jusqu'à la troisième heure du jour. Déjà les soldats de Pompée, en pleine sécurité et chargés de provisions, songeaient à s'en retourner, et ceux, qui avaient fait le guet, séduits par cette apparente, se dispersaient pour fourrager eux-mêmes, lorsque les Espagnols, s'élançant avec l'impétuosité qui leur est naturelle, font main basse sur ces hommes épars, qui n'appréhendaient rien de semblable, et les mettent en désordre; puis, avant qu'ils aient commencé à se défendre, l'infanterie armée de boucliers sort de la forêt, culbute et dissipe ceux qui cherchent à se rallier. La cavalerie, alors, partit à leur poursuite, et joncha de morts tout le terrain qui conduisait au camp. On eut même soin de n'en laisser échapper aucun: car le reste des cavaliers, au nombre de deux cent cinquante, prirent facilement les devants du côté du camp de Pompée, en allant à toute bride par les chemins les plus courts, et se retournèrent sur ceux qui fuyaient les premiers. Aussitôt que Pompée s'aperçut de ce qui se passait, il envoya au secours des siens une légion commandée par D. Lélius; mais la cavalerie, faisant un mouvement vers la droite, feignit d'abord de se retirer, et revint charger en queue la légion, dont la tête était déjà aux prises avec ceux qui avaient poursuivi les fourrageurs. Pressée entre deux troupes ennemies, elle fut exterminée avec le lieutenant. Pompée avait voulu la dégager en faisant sortir du camp son armée entière; mais Sertorius, lui faisant voir la sienne rangée sur les hauteurs, le fit renoncer au combat. Outre cette double perte, résultat du même artifice, Pompée eut la douleur de rester spectateur du massacre de ses soldats. Tel fut le premier engagement entre Sertorius et Pompée. Celui-ci, au rapport de Tite-Live, perdit dix mille six cents hommes et tous ses bagages.