Torrents bourbeux, saules à l´envers, vent jaunâtre. Y a-t-il une bonté cachée dans les veines du monde!
Maintenant, je savais. Et ceux que j´avais aimés ardemment par un mystère de foi, que j´avais crus, sur toute autre virilité et toute autre jeunesse, riches de germes, attendant avidement que d´eux se détachât quelque nouveau mythe céleste, maintenant, je le voyais, je le savais, ils n´étaient pas différents des autres, c´était de moi qu´ils différaient, maintenant je savais...
Différents de moi, de ma substance ingénue. De ma transparence. Qui les avait attirés. Qui encore les émouvait dans un rutilement miraculeux. Ils ne pouvaient pas me haïr, ils ne pouvaient pas me tuer. Je les dépassais; ils tentaient vainement d´endiguer la crue de mes certitudes, nées avec moi, en déchaînant ce qu´ils avaient en eux-mêmes de plus secrètement obscur. Et, en cette suite hallucinée et innombrable de jours et de nuits comblées de mon âme, de mon balbutiement, de mon râle, pendant des mois et des saisons, tantôt l´un, tantôt l´autre, tombèrent à mes genoux un nombre incalculable de fois. La poésie désespérée qui ne voulait pas mourir en moi les créait-elle alors! Ils changeaient de couleur. Bénie, semblaient murmurer les sphères qui m´entouraient, bénie soit une si grande passion au delà de toute rancoeur et de tout tourment. Mon coeur ne s´est pas dérobé, mon coeur fait pour se donner, s´est donné, il ne se repentira jamais, il y a tant de grâces, même dans son dévouement! Que les clairs yeux héroïques ne s´offusquent pas. Les mains ont de suprêmes caresses...
Puis les traits se détendaient, toute voix se taisait, joue contre joue, retour maternel, protection sur le sommeil miséricordieux.
Ainsi, ils restent pour toujours: composés un léger souffle attristé, le mien, sur eux dormants.
Ainsi, dans des vallons d´oliviers, les vents se reposent et des ailes rasent doucement les frondaisons.
Ainsi, celle que je fus pour André et celle que je fus pour la femme dont je ne dis pas le nom reste pour toujours, pitoyable chose blanche, elle est là pour toujours, sauvée des furies, elle qui s´était abandonnée blanche aux furies, elle est là, je la vois maintenant, chose préludante; l´air à l´entour est soumis et doux.
Ils l´ont pressée, chair de jeune biche. Ils lui ont cueilli en de blonds sentiers des mûres sauvages. Ils l´ont repoussée. Loin, avec ses cheveux moites sur les tempes, l´une est allée par les forêts rougissant au couchant, l´appelant, l´appelant, s´est jetée à terre, a cru sentir émerger des tapis de pins la forme adorée, pour toujours loin. L´autre oh! l´autre, dans son écorce plus enfermée...
Forêts, forêts incendiées sur la cime des îles: et tous les aspects bouleversés de la beauté: rires de déments, chants de forçats: vie sauvage, irréductible férocité, vie qui mord, qui étrangle, vie des flots et des volcans, cacheuse de justice!
Caché, incompréhensible, tout "pour- quoi?".