Dis-moi, devrais-je me taire, parce qu'il vous aime?
Mais il m'aime aussi, moi.
Il y a moi, aussi. Et il ne peut pas m'oublier, et il souffre plus qu'il n'a jamais souffert.
S'il ne peut pas se passer de vous, il ne peut pas non plus se passer de moi, comprends-tu? Ou rien, ou tout, dans la vie. Je pèse autant que vous, dans la balance. Il n'y a pas de raison--pour nous qui ne reconnaissons que les lois intérieures--il n'y a pas de raison pour que, s'il ne sait renoncer au bien que vous lui êtes, il sache renoncer à cet autre bien que je lui suis.
Ah! mais je suis sur le point de te parler d'une lèvre glacée par le froid et l'amertume! Je ne veux pas, je ne veux pas.
Même si le droit est de mon côté, ce n'est pas pour te le démontrer que je t'ai cherchée.
Je veux que tu penses seulement à sa douleur. Je veux que tu l'aimes tandis que je te parle de sa douleur. Je veux que ce soit ton amour qui me fasse continuer à parler, maintenant que tu sais.
Il ne te dit rien. Tu peux le voir à chaque instant de la journée, tu peux l'espionner--je sais que tu le fais, pauvre créature, et lui aussi, le sait--pour surprendre s'il plie sa tête sur sa table, dans un geste de trop grande lassitude, s'il lui sort de la poitrine quelque soupir involontaire, ou s'il m'envoie quelque mot délirant: il ne te révèle rien; en rien il ne se trahit ni ne se montre changé. Il ne m'a plus écrit, je te le répète. Il n'a plus reçu de lettres de moi. Il est auprès de toi, il ne retournera en ville qu'avec toi. Il a son habituel timbre de voix voilé et calme. Il joue avec ses filles; il corrige sa dernière oeuvre. De la faucille de la lune, le soir, quand il se repose sur le pré, le vent descend pour lui rafraîchir les yeux.
Tu peux penser que tu as dit un triste rêve: je n'existe pas, personne n'a jamais entendu parler de moi.
Il scrute avec ses yeux de rêve le pré obscur à côté de lui, il allonge son bras sur le gazon doux. Il ne me trouve pas. Il referme les yeux, appuie son front contre les herbes jusqu'à sentir le dur de la terre--un instant--puis il s'étend de nouveau, la face contre le ciel, et reste immobile à attendre la nuit.