Pourquoi ne suis-je pas là?
Entre ses paupières closes et le ciel passent des fantômes. Un voyage était commencé sur la terre entre lui et une femme qui, avec lui, cueillait les rythmes les plus secrets des heures... Pourquoi a-t-il été interrompu? Aucun de ces deux qui s'étaient mis en route n'est mort. Pourquoi est-il seul? Quand le rejoindrai-je? Il voit mon visage comme il était quand il me parlait. Il me parlait avec des lèvres qui, jusqu'alors, n'avaient jamais pu s'ouvrir; il me parlait, encore hésitant, et comme pleurant des larmes qui auraient soulevé son coeur depuis un temps infini. Il a tout à me dire, encore. Chaque jour qui passe est une parole qu'il met en réserve pour moi, pour en chercher avec moi le sens le plus vrai. Pourquoi tardé-je tant à revenir?
Et il s'illusionne, tandis que la nuit tombe, et la fièvre silencieuse le consume, et tu l'appelles pour le repos. Il imagine que cet hiver nous nous reverrons comme des amis, et que tu n'auras plus de craintes, et que nous pourrons, en mentant, à toi et à nous-mêmes, vivre avec force et dignité...
Le revoir!
Mais si nous nous retrouvons l'un devant l'autre, je lui prends comme ce jour-là la tête dans mes mains, je la pose sur ma poitrine, et il écoute battre mon coeur, comme ce jour-là, et malgré tout le sang qu'il a versé dans l'intervalle, il trouve que mon coeur bat avec un élan merveilleux; il écoute, enchanté, et, si la mort vient, elle nous trouve heureux.
Si nous nous revoyons, toute volonté de mentir est vaine. Nous nous aimons. Nous pourrons, après nous être de nouveau embrassés, nous séparer encore, nous pourrons ne plus unir nos lèvres; mais nous sentirons également nos deux vies soudées l'une à l'autre, mais nos regards en se rencontrant nous jetteront dans l'extase, mais nos fronts seront illuminés d'amour quand nous nous parlerons, et même si nous ne prononçons pas de paroles d'amour.
Nous saurons que nous nous aimons.
Et si je ne t'envoie pas ce que je t'ai écrit, tu sauras tout, également, la première fois que nous serons ensemble. Notre amour est de celles que l'on ne saurait cacher. Plus nous éviterons de l'exprimer, plus il palpitera sur nos visages. Toi, qui as déjà soupçonné, tu ne pourras plus être trompée. Si je ne t'envoie pas ces pages, tu nous jugeras traîtres, et tu auras raison, même si nous restons cruellement fidèles au pacte de silence. Tu exigerais, menaçant autrement de te tuer, que nous renoncions même à nous voir comme amis, tu exigerais un éloignement absolu.
Mais, ces pages, les voici, tu les lis. Depuis des heures, tu m'écoutes. Tu sais tout, à présent. Et tu ne veux plus m'accuser de rien, ni de ce qui s'est passé, ni de ce qui peut encore se passer. Je t'ai appelée entre nous, pour que tu nous voies au fond des yeux, pour que tu voies qu'il t'aime assez pour vouloir te sacrifier. Ce qui de plus haut a rejoint sa vie, et parce que je t'estime notre égale, une âme digne à laquelle nous puissions confier notre angoisse, voilà. Regarde-nous. Personne ne te trahit, personne ne t'humilie. Devant toi, il n'y a que la vérité. Il y a son amour pour moi, mais il y a encore sa douleur pour toi. Il y a moi, déjà sacrifiée, mais qui avant de renoncer pour toujours à lui donner ce qui est en mon pouvoir pour rendre son existence plus grande, mon amour actif, ma foi vigilante, ma force passionnée, ai voulu tenter l'impossible, ai appelé le miracle, l'ai sommé de se produire devant nous.
Pour l'amour que toi et moi portons à cet homme. Pour la vie que nous aimons en lui...