Quoique Mlle Laguerre eût acquis une fortune considérable, elle ne s'occupait aucunement de ses parens. Son père vendait des cantiques dans les carrefours, et sa mère allait offrant dans les promenades cette sorte d'oublis qu'on appelle le plaisir des dames. Un jour Sophie rencontra sur les boulevarts la mère Laguerre, et elle dit en la montrant à quelqu'un: «Cette pauvre femme n'a pas gagné dans le cours de sa vie, avec le plaisir des dames, ce que sa fille gagne dans une heure en se livrant au plaisir des hommes.»
Le chevalier de T., officier aux gardes, avait une grande taille et un petit esprit. Elle le comparait à «ces hôtels garnis dont l'appartement le plus élevé est ordinairement le plus mal meublé.»
M. Bertin, trésorier des parties casuelles, dont les folies amoureuses ont tant coûté à l'état, fréquentait souvent les coulisses: Mlle Arnould l'avait surnommé l'inspecteur des parties casuelles. Un étranger qui le rencontrait toujours à son poste favori, et qui ne connaissait pas ses titres, demanda à Sophie si ce monsieur avait un emploi à l'Opéra. «Certainement, répondit-elle; ne voyez-vous pas qu'il contrôle les grandes et les petites entrées.»
On cite dans les fastes de l'Opéra cette journée mémorable où Sophie Arnould et Geliotte, représentant l'acte de Vertumne et Pomone, ils recommencèrent à deux fois, et l'assemblée, aussi brillante que nombreuse, en fut dans le ravissement. On complimenta beaucoup Sophie sur un triomphe aussi éclatant. «Hélas! dit-elle, je paie tous les jours l'honneur de m'être élevée par la peine de me soutenir.»
Un de ces aimables roués[33], remplis de grâces et de défauts, et dont le persiflage est tout l'esprit, voyant Sophie richement parée et couverte de diamans, s'approcha d'elle en la lorgnant, et lui demanda si ses bijoux lui avaient coûté bien cher. «Mon petit ami, répondit-elle, vous croyez sans doute parler à votre maman?»