M. de Buzençais, et le prince de Nassau qui n'était pas reconnu en Allemagne, s'étaient battus en duel: on disait devant Sophie que le premier avait fait beaucoup de façons avant de s'y déterminer, et que c'était d'autant plus singulier qu'il passait pour bien manier l'épée. «C'est que, reprit-elle, les grands talens se font toujours prier.»
Un auteur lui remit un opéra en cinq actes, en la priant de l'examiner et de lui en donner son avis. Il ajouta que dans cette composition il n'avait pas voulu suivre la route ordinaire, et qu'il s'était surtout appliqué à éviter le style du langoureux Quinault et du philosophe Voltaire. «Monsieur, lui répondit Sophie, éviter Voltaire et Quinault, c'est s'asseoir par terre entre deux beaux siéges.»
M. Jacquemain, joaillier de la couronne, avait fait des folies pour mademoiselle Granville, de l'Opéra. Sophie ayant vu cette nymphe en petite loge avec M. de Joinville, maître des requêtes, lui demanda le lendemain: «Si elle avait changé de metteur en œuvre.»
Mlle C... naquit à Venise en 1754, mais elle fut élevée en France; elle dansa d'abord dans les ballets de la Comédie-Italienne et se fit remarquer par sa beauté. Le lord Mazarin en devint éperduement amoureux et voulut l'enlever. Ce danger fit quitter le théâtre à la belle C...; ses parens l'emmenèrent en province, où elle perfectionna les dons précieux que la nature lui avait accordés; elle revint ensuite à Paris, et elle fut reçue à la Comédie-Italienne en 1773. Ses charmes maîtrisaient tous les cœurs; son jeu, sa voix, son maintien, tout séduisait en elle, et chaque jour poëtes et financiers déposaient à ses pieds le tribut de leur adoration. Cette charmante actrice avait peu d'esprit. Un jour elle dit à Mlle Arnould:—On m'adresse souvent des vers; je voudrais bien apprendre à m'y connaître.—Rien n'est plus facile, répondit Sophie; dis toujours qu'ils sont mauvais, et tu ne te tromperas guère.
Le volume des Fables de Dorat se vendait un louis dans sa nouveauté[43]. Quelqu'un se récriait sur la chèreté de cet ouvrage. «Examinez donc bien, dit-elle, le papier, les gravures et les vignettes; vous verrez que les vers sont pour rien.»